Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Les papiers de Jeffrey Aspern, de Henry James

Publié le 7 Octobre 2026 par Alain Schmoll

Octobre 2026, 

Je n’en suis pas à mon premier livre d’Henry James, grand nom de la littérature anglo-saxonne. Né à New York en 1843 dans une famille américaine riche et cultivée, cet écrivain est mort à Londres en 1916, après avoir obtenu la nationalité britannique. Henry James a laissé une œuvre romanesque importante et variée, inspirée par des thèmes aussi divers que l’angoisse devant l’inexplicable, l’incertitude du dénouement, l’impact des psychés individuelles, sans oublier bien sûr, les frottements entre cultures américaines et européennes.

A la suite d’un de ses nombreux séjours à Venise, l’auteur publie, en 1880, Les papiers de Jeffrey Aspern, un livre que l’on peut qualifier de court roman ou de longue nouvelle.

Le narrateur est un homme de lettres américain. Il se prétend l’éditeur et l’exégète d’un poète américain, Jeffrey Aspern, prématurément disparu après avoir eu son heure de gloire littéraire et de succès féminins en Europe dans la première partie du siècle. Notre narrateur, dont tu ne connaîtras, lectrice, lecteur, ni le nom ni le prénom, est à la recherche obsessionnelle de manuscrits du poète : des lettres, des vers, voire les esquisses d’un ouvrage inédit…

Selon la rumeur, en effet, Aspern aurait laissé des « papiers » à une femme qui avait été le grand amour de sa vie, une ancienne beauté américaine, du nom de Juliana Bordereau. Désormais très âgée, celle-ci a choisi de terminer ses jours à Venise. Elle vit retirée dans un palais délabré, desservi par un canal excentré, en la seule compagnie d’une nièce, Tina, une femme célibataire entre deux âges, d’aspect et de caractère insignifiants.

Sachant que son associé anglais s’était vu notifier une fin de non-recevoir par la vieille dame, notre homme va chercher par tous les moyens à avoir accès aux papiers et, si possible, à se les approprier. Mais il trouvera en Mrs Bordereau, en dépit de son grand âge et d’une santé déclinante, une interlocutrice intraitable, malicieuse et même quelque peu perverse. Pour contourner la difficulté, il s’efforcera de jouer les galants auprès de miss Tina, plus facile à manipuler… ce qui le conduira à affronter une situation qu’il n’aura pas anticipée…

Certes on ne croise ni canots à moteur ni hordes de touristes dans la Venise dépeinte par Henry James. Pourtant, les pérégrinations des personnages du roman dans le vieux palais et sur les canaux n’ont curieusement pas pris une ride en cent cinquante ans. Elles ont le même charme qu’aujourd’hui.

Ce n’est malheureusement pas le cas du style de l’écriture, que j’ai trouvé démodé. Les situations relatées par l’auteur se lisent avec une lenteur parfois exaspérante. Selon moi, il a abusé de formulations complexes, de propos flous, de doubles négations au conditionnel et d’imparfaits du subjonctif, dans de longues phrases grammaticalement irréprochables, mais qui nuisent gravement à la fluidité du texte. Peut-être affectionnes-tu les charmes désuets de la littérature ancienne, lectrice, lecteur ; tu en as le droit et tu seras alors d’un avis différent du mien. En ce qui me concerne, je me suis à plusieurs reprises assoupi en pleine page.

Reste la maîtrise du suspense, matière dont Henry James passe pour être un précurseur des spécialistes contemporains. Il est vrai, dans Les papiers de Jeffrey Aspern, que les relations entre les protagonistes sont particulièrement intrigantes et qu’il faut attendre la dernière page pour savoir — ou savoir qu’on ne saura pas — ce qu’il en est de l’existence des fameux papiers et de l’issue des manœuvres du narrateur. Mais finalement, était-ce vraiment important ?

GLOBALEMENT SIMPLE     oo    J’AI AIME… UN PEU

Roman d’Henry James déjà critiqué : Washington Square.

commentaires

Ethan Frome, d'Edith Wharton

Publié le 7 Octobre 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Octobre 2026, 

La notoriété d’Edith Wharton n’est plus à faire, mais qui était-elle vraiment ? Cette écrivaine américaine était née en 1862 dans une famille très fortunée de la haute société new-yorkaise. À partir de 1907, elle s’était installée en France, à Paris, à Hyères, dans le Var, ainsi qu’à Saint-Brice-sous-Forêt, Val d’Oise, où elle est décédée en 1937. Son comportement pendant la Grande Guerre lui valut d’être décorée de la Légion d’honneur. Jeune, Edith Wharton avait écrit des poèmes, des nouvelles, avant de se consacrer plus tard au roman et d’en publier une quinzaine. Son plus célèbre, Le Temps de l’innocence, lui permit, en 1921, d’être la première femme à recevoir le prix Pulitzer. La plupart de ses romans, fondés sur une critique caustique de son milieu d’origine, ont connu un succès éclatant.

Dans un registre très différent, Ethan Frome, court roman publié en 1911, est considéré par certains comme son chef-d’œuvre. L’histoire prend place dans les collines du Massachusetts, où la famille de l’auteur (on ne disait pas « autrice » en ce temps-là) possédait une superbe propriété. Mais si tu penses, lectrice, lecteur, aux paysages verdoyants et aux festivals culturels chics des Berkshires, tu fais erreur. L’atmosphère du roman est hivernale, les habitants vivent dans le dénuement et peinent à se déplacer sur des terrains rocheux escarpés, balayés par des vents glacés et recouverts de plusieurs dizaines de centimètres de neige. Ethan Frome avait d’abord été publié en français sous le titre Sous la neige.

Le roman se compose de deux récits. Le narrateur, ingénieur dans une entreprise de production électrique, est en mission technique dans une centrale locale, qui l’amène à résider sur place pendant les mois d’hiver. Dans le village où il est logé, il est frappé par l’aspect brisé, au physique et au moral, d’un quinquagénaire nommé Ethan Frome. Héritier d’une ferme et d’une scierie ne lui rapportant presque rien, cet homme avait probablement eu belle allure dans sa jeunesse, mais une série de déboires avaient sapé ses espérances, avant qu’un accident grave le foudroie, vingt-quatre ans plus tôt.

Que lui était-il arrivé ? Après avoir obtenu, auprès de quelques villageois peu diserts, des informations partielles et contradictoires sur les circonstances de cet accident, notre narrateur s’érige en romancier pour un second récit enchâssé dans le premier. Il reconstitue le fil des péripéties survenues durant trois journées clés de la vie du jeune Ethan Frome, dans la proximité de son épouse, une femme plus âgée, revêche, taciturne, souffreteuse, et d’une toute jeune cousine, fraîche et avenante, censée faire office d’aide ménagère. Trois jours à la fin desquels le jeune homme, miné par la misère et la mémoire de ses malheurs passés, se sentira incapable de s’accrocher à un bonheur possible et de transformer une menace en chance. Mis sous pression, il prendra une décision terrible… dont l’effet s’avèrera comme un échec de plus.

Rien n’est laissé au hasard dans la conception et l’écriture du livre, Edith Wharton maîtrisait son sujet. Sa plume est claire, précise, parfaite. Émaillé de très belles évocations de paysages enneigés, de ciels ensoleillés ou brouillés, le texte du second récit se développe très lentement, te captivant insidieusement, lectrice, lecteur, tout en instillant le malaise dans ton esprit, avec la crainte impalpable d’une issue tragique. En l’absence de rebondissements spectaculaires, il parvient aussi à te surprendre par des inflexions auxquelles tu ne t’attends pas.

Dans une introduction écrite dix ans après la publication du livre, Edith Wharton explique s’être refusée à produire un roman de facture romantico-classique sur la destinée d’un homme pauvre et malchanceux, dont chaque échec aurait porté en germe l’échec suivant et qui se serait recroquevillé peu à peu dans une posture de perdant résigné. Elle a choisi une structure narrative concise, sèche, ramassée sur quelques jours, qui souligne avec force l’impossibilité ultime et implacable, pour un être maudit, à trouver une issue heureuse.

Le malheur et la pauvreté affleurent entre les lignes, dans la rigueur des paysages glacés, dans l’austérité des décors intérieurs, dans l’expression fermée des visages, dans le manque d’énergie lors des instants décisifs. L’empathie du narrateur est le reflet de la sensibilité de la riche et talentueuse écrivaine. Un court et très bon moment de lecture.

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

commentaires

Le fabuleux piano, de Sonia Devillers

Publié le 22 Septembre 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Septembre 2026, 

Fabuleux ! Vous avez dit fabuleux ? Le mot s’entend de deux façons. Familièrement, on l’emploie à la place de fantastique, de sublime. Spirituellement, fabuleux signifie mythique, légendaire. Il arrive que les deux sens coexistent et se renforcent l’un l’autre. Mais commençons par le commencement…

Dans un précédent ouvrage (Les Exportés), la journaliste et chroniqueuse Sonia Devillers avait raconté comment des familles juives de Roumanie, contraintes dans les années soixante de quitter leur pays en y laissant tous leurs biens, avaient en réalité été « échangées » clandestinement par l’État roumain communiste contre du bétail et du matériel agricole. Née elle-même à Paris dans une grande famille juive originaire de Roumanie, l’autrice avait observé que sa grand-mère, pianiste brillante dans sa jeunesse, ne s’était jamais consolée de l’abandon de son piano personnel de concert.

Qu’est devenu ce piano, s’était-elle demandé ? Une question qui la conduisit à enquêter plus largement, en s’appuyant sur des travaux de chercheurs, en consultant des archives, en épluchant des registres. Elle découvrit que des milliers de pianos et autres instruments de musique, appartenant à des familles juives déportées, avaient été embarqués pendant l’Occupation allemande, par des commandos nazis mandatés pour le pillage d’œuvres d’art et d’objets culturels. Son intérêt se porta ainsi sur le destin d’un piano exceptionnel, fabriqué sur mesure à la fin du XIXe siècle par la maison Érard, l’un des plus célèbres facteurs européens, à la demande d’un éditeur de musique exigeant.

Et voilà comment l’histoire du fabuleux piano devient aussi une saga familiale, celle des Enoch, des Juifs d’origine allemande venus s’installer à Paris dans les années 1850 et ayant tout fait pour devenir des citoyens français à part entière. Une dynastie d’éditeurs musicaux ; trois d’entre eux bénéficient d’un chapitre dans Le fabuleux piano : Wilhelm, le commanditaire du piano ; Daniel, son fils, qui fut déporté et gazé à Auschwitz avec son épouse Anna ; Jacques, leur fils, qui tint un journal détaillé des événements et qui inscrivit notamment son ressenti lorsqu’il retrouva l’appartement familial entièrement vidé de ses meubles et de ses objets, à son retour à Paris, une fois la guerre finie.

Autour de la famille, tout au long de ces décennies, des compositeurs, un poète, un cinéaste : Stravinsky, Maurice Ravel, Joseph Kosma, Jacques Prévert, Marcel Carné, ainsi qu’une chanson devenue éternelle, Les feuilles mortes, indissociable de son principal interprète, Yves Montant.

Le livre peut aussi se voir comme la chronique d’une résurgence de l’antisémitisme à partir de la fin du XIXe siècle, puis de l’émergence de l’hitlérisme et des persécutions des Juifs, avec au final, la Seconde Guerre mondiale, la Shoah. Et une interrogation : piller les biens des Juifs déportés et faire disparaître leurs œuvres artistiques n’ont-ils pas été des objectifs complétant leur extermination selon la Solution finale, avec la volonté d’anéantir toutes traces des Juifs sur la terre ?

Ce n’est pas tout. De l’expérience de sa famille en Roumanie, de celle des Enoch en France du temps de l’affaire Dreyfus, puis dans les années trente, Sonia Devillers se demande « ce que ça fait d’être juif dans un pays progressivement englouti par la fièvre antisémite ». Une question qu’il est légitime de trouver d’actualité.

Le fabuleux piano est un ouvrage hybride, entre récit historique, rapport d’enquête, saga romanesque. Une dispersion qui te troublera peut-être, lectrice, lecteur, mais l’hybride est à la mode et dans Le fabuleux piano, il a du sens. Il n’est pas inutile, en ces temps-ci, de revenir sur les circonstances passées d’authentiques persécutions de Juifs français, des citoyens bien établis dans la République et ayant compté sur l’État pour les protéger.

La lecture est fluide et tout à fait captivante. La documentation est très riche et complète. Tu sentiras peut-être, lectrice, lecteur, que Sonia Devillers s’est efforcée de maîtriser son émotion tout au long de la narration, très précise, très détaillée, et que l’écriture, la qualité littéraire s’en ressentent un peu. Mais qui pourrait le lui reprocher ?

FACILE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

commentaires

Nous aussi, d'Anne Godard

Publié le 22 Septembre 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Septembre 2026, 

En feuilletant les nouveautés littéraires de la rentrée, je suis tombé incidemment sur les premières pages de ce livre. Le texte et le ton m’ont fait sourire, ils m’ont séduit et ont éveillé ma curiosité. J’en ai donc entrepris la lecture, sans avoir la moindre idée de son propos global. Je n’avais jamais entendu parler d’Anne Godard. J’ai appris depuis qu’elle était une universitaire renommée, spécialiste de la littérature et de la langue française. Elle avait précédemment publié deux romans, l’un il y a vingt ans, l’autre il y a dix ans. Il lui a fallu beaucoup de temps pour écrire celui-ci, Nous aussi.

Nous aussi ! Je n’ai sur le moment pas saisi l’allusion, mais c’était pourtant évident, le titre aurait dû m’alerter. Parce que je me méfie en principe des récits fondés sur des souvenirs de jeunesse tourmentés avec règlements de comptes familiaux. Mais là, j’étais lancé et je ne me suis pas arrêté. Je ne l’ai pas regretté.

Une grande famille bourgeoise, des grands-parents, des parents, oncles, tantes, des enfants, frères, sœurs, cousins, cousines. Elevés bien comme il faut, diplômés, cultivés, convaincus de leur supériorité sociale et morale, ils vivent tous ensemble à Paris sur la rive gauche dans un bel immeuble patrimonial et passent tous ensemble leurs vacances à la montagne, dans une majestueuse propriété, patrimoniale, elle aussi. Il est logique qu’ils se suffisent à eux-mêmes, que pourraient-ils trouver de mieux ailleurs ?

Mais on le sait bien, il arrive que les apparences flatteuses masquent des secrets inavouables. Il suffit alors d’un drame soudain pour que l’enveloppe se craquelle.

Nous aussi est un roman, inspiré de faits vécus par l’autrice, des faits qui l’ont façonnée depuis son enfance, jusqu’à ce qu’elle s’en extirpe par la littérature, par l’écriture. Elle a longuement enquêté pour reconstituer les circonstances détaillées des événements. Pour les transmettre par un livre, elle a adopté un mode de narration original, qui donne son caractère et son charme à l’ouvrage.

La voix qui s’exprime parle collectivement, au nom de la famille, au nom des enfants, parfois au nom de certains enfants, puis d’autres, quelques rares fois au nom d’une seule personne : « On est Parisiens… on sait que les pauvres existent… on a les mêmes copains… on se regarde dans le miroir… on va jouer dans nos chambres… on prend nos bains ensemble… on est l’aîné, le cadet, celui qui domine, celui qui se soumet, on est celle qui se plaint… on veut jouir de tout… on ne sait pas quoi faire de notre vie… on dort dans son lit… on voyait qu’il n’allait pas bien… on a douze et treize ans… on ne nomme pas ce qu’on va faire, on continue à dire jouer… ».

Chapitre après chapitre, lectrice, lecteur, tu découvriras ce que raconte ce « on » omniprésent, incontournable, un pronom d’usage familier, à la consonance populaire, enfantine, neutre, plurielle, singulière, indéfinie surtout. Un moment, tu pourras même te lasser, t’agacer, avoir la tentation de sauter des lignes, parce que cela devient répétitif, mais garde patience, tu finiras par comprendre que dans ce qu’on te raconte, dans cette famille exemplaire, il y a quelque chose qui cloche, et qu’on te le cache. On te le dévoilera peu à peu dans la seconde partie du roman, tandis que tu te crisperas page après page, et que le malaise grandira tout en te captivant.

Les très courts chapitres s’enchaînent, la plume d’Anne Godard est légère, sobre, directe ; Nous aussi se lit avec fluidité. On imagine la quantité de travail qu’il a fallu pour écrire ce roman très personnel, en prenant en compte une probable démarche introspective approfondie. Il fallait aussi une réelle maîtrise de la langue, ainsi que beaucoup d’exigence sur soi et de détermination, pour tenir le concept narratif adopté, du début à la fin de ses deux cents pages. Ce livre est une très agréable surprise.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

commentaires

Ithaque, de Laurent Mantese

Publié le 6 Septembre 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Septembre 2026, 

On entend beaucoup parler de L’Odyssée et d’Ulysse. L’homme de lettres Christophe Ono-dit-Biot a planché sur l’œuvre en mode pédagogique, le cinéaste Christopher Nolan a réinventé le personnage façon effets spéciaux. Dans Ithaque, le professeur de philosophie Laurent Mantese propulse l’œuvre et le personnage dans ce qu’on appelle les littératures de l’imaginaire, où se croisent le fantastique, la « fantasy », la science-fiction et aussi, par intermittence, l’épouvante et l’horreur. Les frontières sont perméables entre toutes ces catégories et je dois avouer que je n’en suis pas amateur.

Et pourtant ces littératures de l’imaginaire n’ont pas d’âge. C’est bien chez Homère et dans la mythologie grecque, il y a près de trente siècles, qu’on a raconté que dans le quotidien de leurs vies terrestres, les femmes et les hommes étaient soumis aux ambitions et aux caprices de dieux et de diverses créatures plus ou moins monstrueuses : géants, cyclopes, nymphes, sirènes, etc. C’est bien dans l’Odyssée qu’ont été conceptualisés, bien avant leur invention concrète, les somnifères, les gilets de sauvetage, les automates et autres artifices considérés alors comme magiques ou surréels.

Dans son roman, Laurent Mantese met au goût du jour les aventures d’Ulysse, roi d’Ithaque, après la chute de Troie, tout au long du voyage pour le moins tourmenté qu’il a entrepris avec ses compagnons pour rejoindre leur patrie après dix années d’une guerre cruelle. Ne compte pas, lectrice, lecteur, y retrouver le héros grec mythique, le glorieux guerrier, l’audacieux maître d’œuvre du fameux cheval de Troie qui valut la victoire finale aux Achéens, « l’homme aux mille tours » rusé et protégé par Athéna, encensé universellement pour ses qualités de stratège et de meneur d’hommes.

Où est donc passée la puissante déesse, pas une seule fois citée dans Ithaque, alors qu’elle était omniprésente chez Homère, tout au long de L’Iliade et de L’Odyssée ? Sans elle, que deviendra Ulysse, lui qui, dans l’œuvre d’origine, relatait avec une fierté teintée d’une fausse humilité, comment Athéna l’avait aidé à se sortir de chausse-trappes dressées par d’autres dieux ne lui étant pas favorables ?

Dès le début de son périple dans Ithaque, Ulysse n’est plus qu’un chevalier à la triste figure, ignorant ce qu’il advient de sa femme Pénélope, de son fils Télémaque et de son royaume, privé de roi depuis dix ans. Il doute. Il ne sait pas si les dieux lui sont reconnaissants d’avoir détruit l’orgueilleuse cité troyenne ou s’ils lui tiennent rigueur des massacres et des horreurs commises par les vainqueurs sous son commandement. Ses compagnons, usés, marqués, doutent avec lui et doutent de lui. Tous compensent le doute par la rage, qui les pousse à poursuivre les carnages partout où ils accostent.

A leur première escale, sous prétexte d’un soutien naguère aux Troyens, les Achéens passent leur rage en violant et égorgeant femmes et enfants de manière épouvantable, complaisamment racontée ; un avant-goût de ce que l’auteur te réserve, lectrice, lecteur, dans les Chants (chapitres) à venir. Il faut avoir le cœur bien accroché pour lire le Chant consacré aux Lotophages, qui ne sont pas de placides opiomanes, mais des femmes féroces, ayant remisé toute féminité pour dominer et martyriser une gent masculine anémiée. Leurs luttes contre les Achéens sont atroces, au même titre, dans les Chants suivants, que celles des monstres du palais d’Eole et celles des Lestrygons mangeurs d’hommes.

Réécrire l’Odyssée sous forme d’un diptyque de « fantasy » horrifique contemporaine ! Si telle est l’intention de Laurent Mantese, ce premier volet atteint son but. J’ai été impressionné par sa prose, empreinte d’un lyrisme riche et sombre, dont je peux juste regretter qu’elle tombe par moment dans le « trash ». J’ai du mal à comprendre le plaisir à lire ou à écrire certaines horreurs. Que réserve l’auteur à Ulysse pour la suite ? Je ne suis pas certain aujourd’hui d’avoir la curiosité de le découvrir.

Un dernier mot positif sur ce long texte lugubre. Comme une oasis de fraîcheur se détache le Chant consacré au cyclope, par le ton bonasse de son narrateur, lequel se trouve être Polyphème soi-même. Celui-ci paraît en énorme adolescent mentalement attardé, souffrant de solitude sur son île. C’est avec bienveillance qu’il voit débarquer Ulysse et ses compagnons, de minuscules individus très agressifs, avec lesquels il cherche désespérément à engager une relation amicale. Amusant et touchant.

TRES DIFFICILE     ooo   J’AI AIME

commentaires

L'odyssée de L'Odyssée, de Christophe Ono-dit-Biot

Publié le 6 Septembre 2026 par Alain Schmoll

Septembre 2026, 

Alors que je ne me consacre à l’habitude qu’au roman, pourquoi me suis-je engagé dans L’odyssée de L’Odyssée, un livre qui tient à la fois du résumé et du commentaire ? Était-ce d’ailleurs une bonne idée ? Tout au long de ma lecture, je n’en ai jamais douté ; en y repensant après, non plus. Il est vrai que l’auteur, Christophe Ono-dit-Biot, directeur à la rédaction de l’hebdomadaire Le Point, dispose du profil idéal pour un tel ouvrage, puisqu’il est à la fois romancier et chroniqueur littéraire.

Dès mon entrée au lycée, j’avais été fasciné par les images de la mythologie grecque, l’Iliade, l’Odyssée et tout ce qui tournait autour de Troie. Gamin, j’avais été un admirateur d’Achille, le superhéros (presque) invincible. N’ayant étudié ni le grec ni la littérature, je ne me suis intéressé à Ulysse et à l’Odyssée que plus tard, en en lisant des passages, des condensés, ou en voyant des films portant sur telle ou telle aventure extraite de l’œuvre, en dégageant une vision incomplète. J’en percevais la richesse, la complexité, le mystère et même la magie. J’aurais voulu en savoir plus, mais je ne me suis jamais senti apte à lire une traduction intégrale des douze mille vers qui la composent.

Deux occasions d’aborder Homère se sont présentées à moi. Il y a huit ans, j’ai été sensible à l’invitation de Sylvain Tesson à une excursion dans le camp des Achéens (1) et à la démonstration de Daniel Mendelsohn sur les subtilités de l’écriture romanesque de L’Odyssée (2). Deux plaisantes et instructives récréations ; mais j’en suis sorti à peu près dans le même état d’esprit. Alors que faire, voir le film de Nolan ? Oui, mais ça ne changera rien. Lire un résumé de plus, lequel ? Il en existe tant, allant jusqu’à la synthèse en cinq lignes… Heureusement est parue L’odyssée de l’Odyssée.

À mon sens, les ouvrages de vulgarisation intelligente ont une vertu. Je tiens en haute estime la collection « Pour les Nuls ». Ses publications permettent de comprendre les bases de tel ou tel sujet, te laissant ensuite le choix d’en rester là, lectrice, lecteur, si tu estimes que tu en sais suffisamment, ou de décider d’approfondir le sujet, voire d’en devenir spécialiste. L’odyssée de L’Odyssée, c’est un peu L’Odyssée « pour les Nuls » et c’est très bien.

En véritable aède des temps modernes, Christophe Ono-dit-Biot s’est approprié les talents romanesques d’Homère dans sa construction d’une narration conçue pour captiver un auditoire. En premier lieu, lectrice, lecteur, au cas où tu connaîtrais mal la cosmogonie de l’époque, il prend soin de rappeler les modes de rapports entre les dieux et les hommes, essentiels pour comprendre les péripéties. Puis il raconte, commente et, si nécessaire, explique l’ouvrage original sans le dénaturer : le contexte géopolitique à la fin de la guerre de Troie, la situation dans l’île d’Ithaque en l’absence prolongée de son roi, la décision non unanime des dieux de privilégier le retour de l’ordre des anciens jours, et ensuite les aventures d’Ulysse et d’autres personnages. OdB s’exprime sur un ton oral, très fluide, facile d’accès. Aéré par de nombreux intertitres souvent imprégnés d’humour, son texte respecte l’ordre dans lequel Homère avait construit son récit, un ordre qui n’avait rien de chronologique et qui était conçu pour ménager l’attention de l’auditoire par du suspense, des rebondissements, laissant une large part à de longs et inattendus flashbacks narrés par Ulysse lui-même.

Les complexités psychologiques des personnages et leurs conduites, celles d’Ulysse et de Pénélope notamment, sont finement explicitées et sont censées servir d’exemples, comme Homère l’aurait souhaité. Le sens romanesque de ce dernier ne l’empêchait pas de passer des messages dont la modernité et la pérennité étonnent, OdB allant jusqu’à voir dans l’Odyssée un guide de la maîtrise de soi et un manuel sur l’art de décider et de gouverner les hommes. Il lui arrive aussi de se laisser emporter par son enthousiasme, lorsqu’il déclare qu’Homère a « inventé » le gilet de sauvetage, le somnifère, le moteur, le transhumanisme, l’IA, etc ; « imaginé » me paraîtrait un terme plus approprié.

De L’odyssée de L’Odyssée et de ses trois cent soixante pages, je garde l’impression d’avoir lu un excellent ouvrage romanesque à ma mesure.

(1) - Un été avec Homère, (2) - Une Odyssée — un père, un fils, une épopée.

FACILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

commentaires

Le Temps des bêtes féroces, de Victor del Arbol

Publié le 15 Août 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2026, 

Ce n’est pas la première fois que je le proclame — et il n’est pas impossible que ce soit la dernière —, les polars noirs de l’écrivain espagnol Victor del Arbol sont de plus en plus noirs avec les années. Son plus récent, Le Temps des bêtes féroces, atteint même des sommets de noirceur. Chapitre après chapitre, de surcroît, le texte part dans des directions disparates, où il se perd dans des violences atroces et des détails bavards, sans qu’on puisse avant longtemps comprendre où il mène. Quand l’opacité se mêle à la noirceur au point de t’abandonner, lectrice, lecteur, dans une obscurité totale, c’est comme si tu errais à l’aveugle sur un terrain hostile ; tantôt tu te cognes durement à un obstacle invisible, tantôt tu perds l’équilibre faute d’appui à portée de main…

Rien de vraiment grave, me diras-tu, car quand tu n’es pas à ton aise au début d’un roman, un peu de patience suffit généralement à reprendre pied… Mais j’ai un autre reproche d’importance. Dans ses précédents romans, les intrigues ne manquaient pas de complexité ni de noirceur. Victor del Arbol en délivrait toutefois les clés une par une, au fil des chapitres, selon un dosage subtilement maîtrisé. Une structure littéraire « en puzzle », que j’appréciais particulièrement chez cet auteur, car elle te donnait l’impression de participer à la résolution des énigmes, en voyant peu à peu s’emboîter l’ensemble des vérités embrouillées qu’il avait imaginées.

Rien de tel dans Le Temps des bêtes féroces. Le roman est construit comme une vaste tragédie au dénouement impossible. Une bonne dizaine de personnages s’y confrontent successivement dans d’innombrables scènes à deux ou à trois, à l’issue desquelles il est souvent fait état, en termes peu clairs, de secrets partagés, d’accords confidentiels, dont le détail, lectrice, lecteur, ne t’est pas dévoilé. Il te faut attendre des révélations globales qui ne te parviendront, sous la forme de récits en flash-back, que dans la dernière partie de l’ouvrage.

Le roman est découpé en huit grandes parties dotées de titres se rapportant à leur contenu, mais leurs significations en sont trop cryptées pour t’aider à la lecture. Essayons quand même d’y voir clair dans les intentions de l’auteur. Les multiples péripéties violentes qu’il a imaginées sous-tendent l’idée que l’histoire sombre de l’Espagne, héritée de la guerre civile et du franquisme, s’incarnerait de nos jours dans des collusions au plus haut niveau entre les institutions politico-judiciaires nationales, le narcotrafic international et l’univers de la grande finance – internationale, elle aussi —. Après une entrée en matière sur les terres noires de Lanzarote, les intrigues du livre et leurs origines t’embarquent au Mexique, bien sûr, ainsi qu’à Barcelone, à Milan, à New York…

… et aussi dans les Balkans : un retour en arrière en pleine guerre de Bosnie. Les faits horrifiants (fictifs mais crédibles) qu’il évoque montrent la dépravation, la violence et la férocité partagées par trois hommes, le patron d’un vaste conglomérat industriel, le président d’un important fonds d’investissement et le chef d’un puissant cartel de narcotrafiquants. Une manière pour Victor del Arbol de prétendre qu’en faisant fi des règles démocratiques de droit et d’éthique, les vrais détendeurs de pouvoirs aujourd’hui s’arrogent la liberté de se laisser aller à d’indicibles fantasmes monstrueux.

La thèse poignait déjà dans le précédent roman noir de l’auteur, Personne sur cette terre (lu, apprécié et critiqué il y a un an). Surprise : plusieurs personnages réapparaissent dans Le Temps des bêtes féroces, notamment le tueur à gages anonyme. L’auteur lui cède la plume, pour qu’il nous fasse part, non sans cynisme, de ses commentaires et de quelques éléments de son passé… sans que cela nous éclaire vraiment sur son rôle dans les deux ouvrages, qui seront suivis d’un troisième à paraître, complétant ce qui devrait s’appeler La trilogie du tueur à gages sans nom.

Attendons pour voir ce qu’il en sera. Je ne suis toutefois pas certain d’en être moi-même.

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

Autres romans de Victor del Arbol déjà critiqués : Toutes les vagues de l’océan, Par-delà la pluie, Le fils du père.

commentaires

Une unique lueur, de Fred Vargas

Publié le 15 Août 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2026, 

Avec Pars vite et reviens tard, Fred Vargas avait lancé en 2002 un nouveau genre de roman policier, trouvant un vaste public dont j’ai fait partie. Je lui étais longtemps resté fidèle, jusqu’à Temps glaciaires, pour lequel j’avais en 2015 rédigé l’une de mes premières chroniques. Formaliser mon ressenti par écrit m’a probablement amené à renoncer à lire ses romans suivants, car j’aurais craint d’en revenir à chaque fois aux mêmes commentaires généraux, pour ne pas évoquer d’anecdotes spécifiques risquant de déflorer les pistes d’enquête de l’éternel commissaire Adamsberg.

Me voici de retour chez Fred Vargas avec Une unique lueur, son dernier polar, ou plutôt son dernier « rompol », puisque c’est ainsi qu’on semble en dénommer aujourd’hui le genre. Et bien sûr, j’y retrouve les caractéristiques habituelles qui me charment, m’étonnent, m’amusent, me lassent ou m’agacent ; dans le désordre : des chapitres verbeux traînant en longueur, l’audace imaginative de l’autrice et son aptitude à franchir les frontières du réel, la rigueur apparente des intrigues malgré leur manque de crédibilité, la perte d’étonnement à toujours revoir les personnalités très marquées de la Brigade criminelle du 13ème, à commencer par son chef et ses méthodes de travail nébuleuses…

Mais si l’intuition d’Adamsberg l’a incité à persévérer à chercher la vérité au plus profond d’un horizon obscur où ne poignait qu’Une unique lueur, j’ai pour ma part ressenti comme un éblouissement face à deux sources lumineuses de surprise et d’enchantement.

J’ai adoré que l’enquête d’Adamsberg s’installe dans l’histoire de la littérature française du dix-neuvième siècle, par une analyse profonde de El Desdichado, célèbre poème composé par Gérard de Nerval un an avant son suicide. Ce chef-d’œuvre sublime et mystérieux me fascine depuis des années chaque fois que je le relis et ses quatre premiers vers me reviennent presque naturellement en mémoire. L’exploitation romanesque qu’en a tirée Fred Vargas est passionnante et jubilatoire. Chapeau pour son imagination et son audace ; il fallait trouver l’idée et la mener jusqu’au bout.

Après les chapitres consacrés au poète désespérément désespéré, l’autrice a réussi à m’épater à nouveau. L’enquête s’est poursuivie par un zoom captivant sur une femme incarnant la beauté pour l’éternité, l’admirable actrice hollywoodienne Lauren Bacall, et sur le couple mythique qu’elle forma au mitan du vingtième siècle avec une autre icône du cinéma, l’inoubliable Humphrey Bogart. Je ne me suis pas précipité dans les bijouteries des quartiers huppés de Los Angeles, mais je n’ai pas manqué de chercher et de visionner un extrait du film Le Port de l’angoisse (1944), consacré à la première scène que les deux stars tournèrent ensemble. Pffuiit !…

Grâce à la richesse de leurs contenus, ces deux séquences bien structurées et rythmées sont très plaisantes à lire, sans pour autant apporter de crédibilité à l’intrigue générale et aux motivations du comportement de l’assassin. Peu importe, elles permettent surtout de passer par pertes et profits les travers habituels des romans de Fred Vargas, évoqués plus haut.

Je ne reviens pas sur le processus mental déductif et intuitif du commissaire, dont tu peux suivre aisément l’évolution, lectrice, lecteur, lorsqu’il l’expose à l’un de ses collaborateurs ou en séance plénière (ou concile !) à la Brigade, les répliques naïves de ses interlocuteurs l’incitant à clarifier ses idées. Un déroulé narratif peu original, mais somme toute efficace.

Le mérite en revenant surtout à Gérard et à Lauren, j’ai donc passé d’excellents moments à lire Une unique lueur, en dépit des incohérences du texte, de ses longueurs, de ses redondances et de ses précisions inutiles. Sur ce point, je pense notamment au dernier chapitre, où le commissaire récapitule toute l’enquête et ses trouvailles personnelles, comme s’il s’en glorifiait, reprenant des explications que tu avais comprises sans mal, lectrice, lecteur, au fil de la narration. Une manie dommageable que l’on constate aussi dans de nombreux polars classiques.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

commentaires

Le Calamity Club, de Kathryn Stockett

Publié le 22 Juillet 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2026, 

Souvenez-vous, il y a quinze ans : le premier livre de Kathryn Stockett, La Couleur des sentiments, dix millions d’exemplaires. L’émotion et l’emballement chez les uns, la réserve et la polémique chez d’autres (qu’on ne qualifiait pas encore de woke). Je me souviens pour ma part d’un ouvrage constitué de trois séries de narrations conçues comme des témoignages fictifs, très réalistes, auxquels il était difficile de rester indifférent, dès lors qu’ils mettaient en lumière les modes de vie humiliants du personnel noir au sein de familles blanches dans le Sud des Etats-Unis, au début des années soixante.

Dans son nouveau roman, Le Calamity Club, l’autrice a conservé le Mississippi comme théâtre des opérations. Nous sommes en 1933 ; après le krach boursier, la Grande Dépression a déferlé sur l’Amérique et elle frappe toutes les catégories sociales dans le Sud profond. La ségrégation raciale est la loi, les mentalités en sont imprégnées, les pratiques sont sectaires, les croyances arriérées : les femmes ne servent qu’à faire des enfants, celles qui vivent dans le péché mettent au monde des faibles d’esprit, l’homosexualité est une maladie qui se soigne… et autres fadaises.

Le roman compte six cent cinquante pages et se compose des récits alternés de deux narratrices très attachantes, auxquelles l’autrice fait prononcer quelques messages féministes un peu déconnectés.

Meg a onze ans. Sa mère ayant disparu, elle est hébergée dans un orphelinat délabré, où elle subit chaque jour de mauvais traitements psychologiques et physiques. Pour des motifs à découvrir, elle a été prise en grippe par la présidente de l’établissement, une femme sèche et bigote, qui est aussi à la tête de la Ligue contre l’immoralité pour tout le Mississippi ! Ce que raconte la petite fille est révoltant. Adoptée par un couple étrange, elle vivra des expériences inattendues. Loin d’être sotte, Meg observe le monde avec bon sens, agit avec à-propos… et ne manque pas d’humour.

À vingt-quatre ans, Birdie n’était jamais sortie du village isolé où vit sa famille désargentée. Sa personnalité a été étouffée par sa sœur cadette, jolie, coquette, arriviste. Ayant été atteinte d’une maladie infantile grave, Birdie ne peut pas avoir d’enfant, ce qui, dans le contexte de l’époque, ôte tout sens à son destin de femme. Les circonstances la mettent en présence de Meg, à laquelle elle s’attache, se promettant de l’arracher aux conditions indignes auxquelles la petite fille est soumise. Son engagement extirpera ses plumes d’oie blanche au physique négligé, pour faire apparaître une femme d’action ne reculant devant aucun obstacle et découvrant avec surprise ses facultés de séduction.

Kathryn Stockett est restée fidèle à son profil de romancière. Les premiers chapitres ont tellement sollicité ma sensibilité, que je me suis demandé un temps si Le Calamity Club était un livre pour moi. Tu constateras, lectrice, lecteur, que le texte joue de tout ce qui te fait fondre d’apitoiement et de tout ce qui te fait bondir d’indignation. Les caractères des personnages, bons ou méchants, sont poussés à l’extrême, voire à la caricature, leurs gestes et leurs mots étant parfois excessifs.

L’autrice sait varier les registres, ce qui rend la lecture plaisante en dépit de sa longueur et de ses velléités moralisatrices. Elle insuffle une tension dramatique de haut voltage dans des scènes d’apparence anodine. Elle imagine des péripéties extravagantes tournant au vaudeville, s’autorisant des imbroglios cocasses, notamment lors de la transformation clandestine d’une villa bourgeoise en maison close, où les pensionnaires s’en donnent à cœur joie, l’une d’elles lâchant, mine de rien : « si j’avais su qu’on allait inventer le cinéma parlant, je n’aurais pas perdu mon temps à apprendre à lire ».

L’écriture n’a pas d’autre ambition que de s’adapter avec finesse aux personnages qui s’expriment. La fiction est intelligemment intégrée dans un contexte historique solidement documenté… où j’ai relevé au moins une inexactitude, lorsque Birdie contemple une revue où la star hollywoodienne Hedy Lamarr figure en couverture ; celle qui s’appelle alors Edwige Kiesler ne deviendra Hedy Lamarr qu’à la fin des années trente — Voir La femme qui en savait trop, de Marie Benedict.

Le Calamity Club est un roman incontestablement efficace. Je lui prédis un grand succès populaire.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

commentaires

Une vie si lointaine, de Margot L. Stedman

Publié le 22 Juillet 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2026,

Margot L. Stedman n’est pas une inconnue. Dans Une vie entre deux océans, un best-seller diffusé à cinq millions d’exemplaires, cette écrivaine australienne explorait le quotidien, les rêves et les angoisses existentielles d’un couple de gardiens de phare, en poste à plusieurs heures de navigation de la terre la plus proche. Tout un enchaînement de péripéties haletantes. Et en même temps, une mise en perspective de l’être humain qui, face aux éléments naturels, doit s’accommoder de l’isolement, de l’immensité et du temps long. Ces thèmes et le talent narratif de l’autrice reviennent dans son nouveau roman, presque quinze ans plus tard.

Une vie si lointaine est un bon gros roman d’aventures dépaysantes et captivantes. On peut y voir une grande fresque sur l’Australie et son « bush », dont les prospecteurs miniers disputent les richesses aux "stations" d'élevage traditionnel d’ovins et de bovins. Le livre constitue surtout une saga familiale étendue sur plusieurs générations, orientée essentiellement vers la vie de deux hommes, celle de Matt McBride et celle de son… neveu, Andy.

Installés depuis plus d’un siècle dans le sud-ouest de l’Australie, une immense région semi-aride et désertique, les McBride règnent sur leur domaine de Meredith Downs : cinq cent mille hectares, où ils élèvent vingt mille moutons producteurs de laine. Une entreprise agro-industrielle et commerciale d’envergure dirigée par Phil McBride, qui prévoyait d’en confier un jour les rênes à Warren, son fils aîné… Mais ça, c’était avant…

… Avant que le terrible accident relaté dans le premier chapitre n’endeuille la famille et en bouleverse les plans ! Dévastées par le chagrin, Lorna, la veuve de Phil, et leur fille Rose, dix-neuf ans, sont en même temps désemparées face aux responsabilités qui leur reviennent. Elles comptent sur le rétablissement de Matt, le fils cadet, dix-huit ans. A l’inverse de son père et de son frère, il aura survécu à l’accident, malgré de graves blessures à la tête. Hospitalisé pendant trois mois, il restera longtemps sujet à des troubles de conscience et à des pertes de mémoire.

Matt ne se souviendra pas clairement de ce qu’il s’est passé une certaine nuit, juste après son retour à la maison, mais le moment venu il assumera. Ça restera un secret. Personne ne devra savoir, personne d’ailleurs n’imaginera une situation aussi anormale. Toi-même, lectrice, lecteur, tu auras du mal à croire ce que tu auras lu et, « oubliment » oblige, tu ne divulgueras pas le secret que tu partageras avec Matt.

Ce dernier paiera cher le prix de son secret. De brillantes dispositions auraient dû lui ouvrir de larges horizons. Imprégné du devoir qui lui échoit d’assurer la continuité des affaires familiales et de veiller à l’avenir d’Andy, il se consacrera pendant des années à la gestion de Meredith Downs, supportant dignement le déclin du business de la laine et les inquiétudes sur l’avenir des méga-troupeaux d’ovins, face aux prometteuses perspectives d’exploitations minières.

C’est d’ailleurs dans le cadre de négociations interprofessionnelles qu’il rencontre l’audacieuse, séduisante et brillante Bonnie Edquist. Une idylle sérieuse est-elle envisageable ou viendrait-elle à l’encontre des objectifs dont Matt ne veut pas démordre ? M. L. Stedman développe une belle et émouvante histoire d’amour à l’ancienne, soufflant alternativement le chaud et le froid… avec le risque que cela se prolonge pendant des années…

Entretemps interviennent des personnages secondaires hauts en couleur, aux pérégrinations pittoresques, parfois sans rapport direct avec l’intrigue principale, comme si elles y avaient été intégrées ultérieurement, au long des nombreuses années qu’il a fallu à l’autrice pour parvenir à la version définitive d’Une vie si lointaine. Mais rien qui entrave la fluidité du récit ! Car la multiplicité des personnages, pas plus que l’immensité des espaces ou le temps qui s’écoule, ne fait reculer M. L. Stedman dans son ambition narrative.

Les six cents pages de l’ouvrage se répartissent en trois parties. La première se situe dans l’année qui suit l’accident, la deuxième dix ans plus tard, la troisième, plus courte, s’étend sur plusieurs décennies. Une lecture dont on ne se lasse à aucun moment.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

commentaires
1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 > >>