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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

Le Temps des bêtes féroces, de Victor del Arbol

Publié le 15 Août 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2026, 

Ce n’est pas la première fois que je le proclame — et il n’est pas impossible que ce soit la dernière —, les polars noirs de l’écrivain espagnol Victor del Arbol sont de plus en plus noirs avec les années. Son plus récent, Le Temps des bêtes féroces, atteint même des sommets de noirceur. Chapitre après chapitre, de surcroît, le texte part dans des directions disparates, où il se perd dans des violences atroces et des détails bavards, sans qu’on puisse avant longtemps comprendre où il mène. Quand l’opacité se mêle à la noirceur au point de t’abandonner, lectrice, lecteur, dans une obscurité totale, c’est comme si tu errais à l’aveugle sur un terrain hostile ; tantôt tu te cognes durement à un obstacle invisible, tantôt tu perds l’équilibre faute d’appui à portée de main…

Rien de vraiment grave, me diras-tu, car quand tu n’es pas à ton aise au début d’un roman, un peu de patience suffit généralement à reprendre pied… Mais j’ai un autre reproche d’importance. Dans ses précédents romans, les intrigues ne manquaient pas de complexité ni de noirceur. Victor del Arbol en délivrait toutefois les clés une par une, au fil des chapitres, selon un dosage subtilement maîtrisé. Une structure littéraire « en puzzle », que j’appréciais particulièrement chez cet auteur, car elle te donnait l’impression de participer à la résolution des énigmes, en voyant peu à peu s’emboîter l’ensemble des vérités embrouillées qu’il avait imaginées.

Rien de tel dans Le Temps des bêtes féroces. Le roman est construit comme une vaste tragédie au dénouement impossible. Une bonne dizaine de personnages s’y confrontent successivement dans d’innombrables scènes à deux ou à trois, à l’issue desquelles il est souvent fait état, en termes peu clairs, de secrets partagés, d’accords confidentiels, dont le détail, lectrice, lecteur, ne t’est pas dévoilé. Il te faut attendre des révélations globales qui ne te parviendront, sous la forme de récits en flash-back, que dans la dernière partie de l’ouvrage.

Le roman est découpé en huit grandes parties dotées de titres se rapportant à leur contenu, mais leurs significations en sont trop cryptées pour t’aider à la lecture. Essayons quand même d’y voir clair dans les intentions de l’auteur. Les multiples péripéties violentes qu’il a imaginées sous-tendent l’idée que l’histoire sombre de l’Espagne, héritée de la guerre civile et du franquisme, s’incarnerait de nos jours dans des collusions au plus haut niveau entre les institutions politico-judiciaires nationales, le narcotrafic international et l’univers de la grande finance – internationale, elle aussi —. Après une entrée en matière sur les terres noires de Lanzarote, les intrigues du livre et leurs origines t’embarquent au Mexique, bien sûr, ainsi qu’à Barcelone, à Milan, à New York…

… et aussi dans les Balkans : un retour en arrière en pleine guerre de Bosnie. Les faits horrifiants (fictifs mais crédibles) qu’il évoque montrent la dépravation, la violence et la férocité partagées par trois hommes, le patron d’un vaste conglomérat industriel, le président d’un important fonds d’investissement et le chef d’un puissant cartel de narcotrafiquants. Une manière pour Victor del Arbol de prétendre qu’en faisant fi des règles démocratiques de droit et d’éthique, les vrais détendeurs de pouvoirs aujourd’hui s’arrogent la liberté de se laisser aller à d’indicibles fantasmes monstrueux.

La thèse poignait déjà dans le précédent roman noir de l’auteur, Personne sur cette terre (lu, apprécié et critiqué il y a un an). Surprise : plusieurs personnages réapparaissent dans Le Temps des bêtes féroces, notamment le tueur à gages anonyme. L’auteur lui cède la plume, pour qu’il nous fasse part, non sans cynisme, de ses commentaires et de quelques éléments de son passé… sans que cela nous éclaire vraiment sur son rôle dans les deux ouvrages, qui seront suivis d’un troisième à paraître, complétant ce qui devrait s’appeler La trilogie du tueur à gages sans nom.

Attendons pour voir ce qu’il en sera. Je ne suis toutefois pas certain d’en être moi-même.

DIFFICILE     oo   J’AI AIME… UN PEU

Autres romans de Victor del Arbol déjà critiqués : Toutes les vagues de l’océan, Par-delà la pluie, Le fils du père.

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Une unique lueur, de Fred Vargas

Publié le 15 Août 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Août 2026, 

Avec Pars vite et reviens tard, Fred Vargas avait lancé en 2002 un nouveau genre de roman policier, trouvant un vaste public dont j’ai fait partie. Je lui étais longtemps resté fidèle, jusqu’à Temps glaciaires, pour lequel j’avais en 2015 rédigé l’une de mes premières chroniques. Formaliser mon ressenti par écrit m’a probablement amené à renoncer à lire ses romans suivants, car j’aurais craint d’en revenir à chaque fois aux mêmes commentaires généraux, pour ne pas évoquer d’anecdotes spécifiques risquant de déflorer les pistes d’enquête de l’éternel commissaire Adamsberg.

Me voici de retour chez Fred Vargas avec Une unique lueur, son dernier polar, ou plutôt son dernier « rompol », puisque c’est ainsi qu’on semble en dénommer aujourd’hui le genre. Et bien sûr, j’y retrouve les caractéristiques habituelles qui me charment, m’étonnent, m’amusent, me lassent ou m’agacent ; dans le désordre : des chapitres verbeux traînant en longueur, l’audace imaginative de l’autrice et son aptitude à franchir les frontières du réel, la rigueur apparente des intrigues malgré leur manque de crédibilité, la perte d’étonnement à toujours revoir les personnalités très marquées de la Brigade criminelle du 13ème, à commencer par son chef et ses méthodes de travail nébuleuses…

Mais si l’intuition d’Adamsberg l’a incité à persévérer à chercher la vérité au plus profond d’un horizon obscur où ne poignait qu’Une unique lueur, j’ai pour ma part ressenti comme un éblouissement face à deux sources lumineuses de surprise et d’enchantement.

J’ai adoré que l’enquête d’Adamsberg s’installe dans l’histoire de la littérature française du dix-neuvième siècle, par une analyse profonde de El Desdichado, célèbre poème composé par Gérard de Nerval un an avant son suicide. Ce chef-d’œuvre sublime et mystérieux me fascine depuis des années chaque fois que je le relis et ses quatre premiers vers me reviennent presque naturellement en mémoire. L’exploitation romanesque qu’en a tirée Fred Vargas est passionnante et jubilatoire. Chapeau pour son imagination et son audace ; il fallait trouver l’idée et la mener jusqu’au bout.

Après les chapitres consacrés au poète désespérément désespéré, l’autrice a réussi à m’épater à nouveau. L’enquête s’est poursuivie par un zoom captivant sur une femme incarnant la beauté pour l’éternité, l’admirable actrice hollywoodienne Lauren Bacall, et sur le couple mythique qu’elle forma au mitan du vingtième siècle avec une autre icône du cinéma, l’inoubliable Humphrey Bogart. Je ne me suis pas précipité dans les bijouteries des quartiers huppés de Los Angeles, mais je n’ai pas manqué de chercher et de visionner un extrait du film Le Port de l’angoisse (1944), consacré à la première scène que les deux stars tournèrent ensemble. Pffuiit !…

Grâce à la richesse de leurs contenus, ces deux séquences bien structurées et rythmées sont très plaisantes à lire, sans pour autant apporter de crédibilité à l’intrigue générale et aux motivations du comportement de l’assassin. Peu importe, elles permettent surtout de passer par pertes et profits les travers habituels des romans de Fred Vargas, évoqués plus haut.

Je ne reviens pas sur le processus mental déductif et intuitif du commissaire, dont tu peux suivre aisément l’évolution, lectrice, lecteur, lorsqu’il l’expose à l’un de ses collaborateurs ou en séance plénière (ou concile !) à la Brigade, les répliques naïves de ses interlocuteurs l’incitant à clarifier ses idées. Un déroulé narratif peu original, mais somme toute efficace.

Le mérite en revenant surtout à Gérard et à Lauren, j’ai donc passé d’excellents moments à lire Une unique lueur, en dépit des incohérences du texte, de ses longueurs, de ses redondances et de ses précisions inutiles. Sur ce point, je pense notamment au dernier chapitre, où le commissaire récapitule toute l’enquête et ses trouvailles personnelles, comme s’il s’en glorifiait, reprenant des explications que tu avais comprises sans mal, lectrice, lecteur, au fil de la narration. Une manie dommageable que l’on constate aussi dans de nombreux polars classiques.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Le Calamity Club, de Kathryn Stockett

Publié le 22 Juillet 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2026, 

Souvenez-vous, il y a quinze ans : le premier livre de Kathryn Stockett, La Couleur des sentiments, dix millions d’exemplaires. L’émotion et l’emballement chez les uns, la réserve et la polémique chez d’autres (qu’on ne qualifiait pas encore de woke). Je me souviens pour ma part d’un ouvrage constitué de trois séries de narrations conçues comme des témoignages fictifs, très réalistes, auxquels il était difficile de rester indifférent, dès lors qu’ils mettaient en lumière les modes de vie humiliants du personnel noir au sein de familles blanches dans le Sud des Etats-Unis, au début des années soixante.

Dans son nouveau roman, Le Calamity Club, l’autrice a conservé le Mississippi comme théâtre des opérations. Nous sommes en 1933 ; après le krach boursier, la Grande Dépression a déferlé sur l’Amérique et elle frappe toutes les catégories sociales dans le Sud profond. La ségrégation raciale est la loi, les mentalités en sont imprégnées, les pratiques sont sectaires, les croyances arriérées : les femmes ne servent qu’à faire des enfants, celles qui vivent dans le péché mettent au monde des faibles d’esprit, l’homosexualité est une maladie qui se soigne… et autres fadaises.

Le roman compte six cent cinquante pages et se compose des récits alternés de deux narratrices très attachantes, auxquelles l’autrice fait prononcer quelques messages féministes un peu déconnectés.

Meg a onze ans. Sa mère ayant disparu, elle est hébergée dans un orphelinat délabré, où elle subit chaque jour de mauvais traitements psychologiques et physiques. Pour des motifs à découvrir, elle a été prise en grippe par la présidente de l’établissement, une femme sèche et bigote, qui est aussi à la tête de la Ligue contre l’immoralité pour tout le Mississippi ! Ce que raconte la petite fille est révoltant. Adoptée par un couple étrange, elle vivra des expériences inattendues. Loin d’être sotte, Meg observe le monde avec bon sens, agit avec à-propos… et ne manque pas d’humour.

À vingt-quatre ans, Birdie n’était jamais sortie du village isolé où vit sa famille désargentée. Sa personnalité a été étouffée par sa sœur cadette, jolie, coquette, arriviste. Ayant été atteinte d’une maladie infantile grave, Birdie ne peut pas avoir d’enfant, ce qui, dans le contexte de l’époque, ôte tout sens à son destin de femme. Les circonstances la mettent en présence de Meg, à laquelle elle s’attache, se promettant de l’arracher aux conditions indignes auxquelles la petite fille est soumise. Son engagement extirpera ses plumes d’oie blanche au physique négligé, pour faire apparaître une femme d’action ne reculant devant aucun obstacle et découvrant avec surprise ses facultés de séduction.

Kathryn Stockett est restée fidèle à son profil de romancière. Les premiers chapitres ont tellement sollicité ma sensibilité, que je me suis demandé un temps si Le Calamity Club était un livre pour moi. Tu constateras, lectrice, lecteur, que le texte joue de tout ce qui te fait fondre d’apitoiement et de tout ce qui te fait bondir d’indignation. Les caractères des personnages, bons ou méchants, sont poussés à l’extrême, voire à la caricature, leurs gestes et leurs mots étant parfois excessifs.

L’autrice sait varier les registres, ce qui rend la lecture plaisante en dépit de sa longueur et de ses velléités moralisatrices. Elle insuffle une tension dramatique de haut voltage dans des scènes d’apparence anodine. Elle imagine des péripéties extravagantes tournant au vaudeville, s’autorisant des imbroglios cocasses, notamment lors de la transformation clandestine d’une villa bourgeoise en maison close, où les pensionnaires s’en donnent à cœur joie, l’une d’elles lâchant, mine de rien : « si j’avais su qu’on allait inventer le cinéma parlant, je n’aurais pas perdu mon temps à apprendre à lire ».

L’écriture n’a pas d’autre ambition que de s’adapter avec finesse aux personnages qui s’expriment. La fiction est intelligemment intégrée dans un contexte historique solidement documenté… où j’ai relevé au moins une inexactitude, lorsque Birdie contemple une revue où la star hollywoodienne Hedy Lamarr figure en couverture ; celle qui s’appelle alors Edwige Kiesler ne deviendra Hedy Lamarr qu’à la fin des années trente — Voir La femme qui en savait trop, de Marie Benedict.

Le Calamity Club est un roman incontestablement efficace. Je lui prédis un grand succès populaire.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Une vie si lointaine, de Margot L. Stedman

Publié le 22 Juillet 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juillet 2026,

Margot L. Stedman n’est pas une inconnue. Dans Une vie entre deux océans, un best-seller diffusé à cinq millions d’exemplaires, cette écrivaine australienne explorait le quotidien, les rêves et les angoisses existentielles d’un couple de gardiens de phare, en poste à plusieurs heures de navigation de la terre la plus proche. Tout un enchaînement de péripéties haletantes. Et en même temps, une mise en perspective de l’être humain qui, face aux éléments naturels, doit s’accommoder de l’isolement, de l’immensité et du temps long. Ces thèmes et le talent narratif de l’autrice reviennent dans son nouveau roman, presque quinze ans plus tard.

Une vie si lointaine est un bon gros roman d’aventures dépaysantes et captivantes. On peut y voir une grande fresque sur l’Australie et son « bush », dont les prospecteurs miniers disputent les richesses aux "stations" d'élevage traditionnel d’ovins et de bovins. Le livre constitue surtout une saga familiale étendue sur plusieurs générations, orientée essentiellement vers la vie de deux hommes, celle de Matt McBride et celle de son… neveu, Andy.

Installés depuis plus d’un siècle dans le sud-ouest de l’Australie, une immense région semi-aride et désertique, les McBride règnent sur leur domaine de Meredith Downs : cinq cent mille hectares, où ils élèvent vingt mille moutons producteurs de laine. Une entreprise agro-industrielle et commerciale d’envergure dirigée par Phil McBride, qui prévoyait d’en confier un jour les rênes à Warren, son fils aîné… Mais ça, c’était avant…

… Avant que le terrible accident relaté dans le premier chapitre n’endeuille la famille et en bouleverse les plans ! Dévastées par le chagrin, Lorna, la veuve de Phil, et leur fille Rose, dix-neuf ans, sont en même temps désemparées face aux responsabilités qui leur reviennent. Elles comptent sur le rétablissement de Matt, le fils cadet, dix-huit ans. A l’inverse de son père et de son frère, il aura survécu à l’accident, malgré de graves blessures à la tête. Hospitalisé pendant trois mois, il restera longtemps sujet à des troubles de conscience et à des pertes de mémoire.

Matt ne se souviendra pas clairement de ce qu’il s’est passé une certaine nuit, juste après son retour à la maison, mais le moment venu il assumera. Ça restera un secret. Personne ne devra savoir, personne d’ailleurs n’imaginera une situation aussi anormale. Toi-même, lectrice, lecteur, tu auras du mal à croire ce que tu auras lu et, « oubliment » oblige, tu ne divulgueras pas le secret que tu partageras avec Matt.

Ce dernier paiera cher le prix de son secret. De brillantes dispositions auraient dû lui ouvrir de larges horizons. Imprégné du devoir qui lui échoit d’assurer la continuité des affaires familiales et de veiller à l’avenir d’Andy, il se consacrera pendant des années à la gestion de Meredith Downs, supportant dignement le déclin du business de la laine et les inquiétudes sur l’avenir des méga-troupeaux d’ovins, face aux prometteuses perspectives d’exploitations minières.

C’est d’ailleurs dans le cadre de négociations interprofessionnelles qu’il rencontre l’audacieuse, séduisante et brillante Bonnie Edquist. Une idylle sérieuse est-elle envisageable ou viendrait-elle à l’encontre des objectifs dont Matt ne veut pas démordre ? M. L. Stedman développe une belle et émouvante histoire d’amour à l’ancienne, soufflant alternativement le chaud et le froid… avec le risque que cela se prolonge pendant des années…

Entretemps interviennent des personnages secondaires hauts en couleur, aux pérégrinations pittoresques, parfois sans rapport direct avec l’intrigue principale, comme si elles y avaient été intégrées ultérieurement, au long des nombreuses années qu’il a fallu à l’autrice pour parvenir à la version définitive d’Une vie si lointaine. Mais rien qui entrave la fluidité du récit ! Car la multiplicité des personnages, pas plus que l’immensité des espaces ou le temps qui s’écoule, ne fait reculer M. L. Stedman dans son ambition narrative.

Les six cents pages de l’ouvrage se répartissent en trois parties. La première se situe dans l’année qui suit l’accident, la deuxième dix ans plus tard, la troisième, plus courte, s’étend sur plusieurs décennies. Une lecture dont on ne se lasse à aucun moment.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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L'Ultime porte, d'Eric Giacometti et Jacques Ravenne

Publié le 25 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Éric Giacometti et Jacques Ravenne sont tous deux écrivains, scénaristes et amateurs de thrillers. Le premier a été journaliste d’investigation, le second est en même temps historien. Ensemble, ils ont créé le personnage du commissaire de police franc-maçon Antoine Marcas, auquel ils ont consacré, depuis vingt ans, une série de polars dont L’Ultime porte est le seizième volume. C’est ma première incursion dans leur univers littéraire.

Comme on peut donc s’y attendre, L’Ultime porte est un polar historique prenant la forme d’un thriller, dont la narration est constellée de symboles maçonniques et d’allusions ésotériques. C’est d’ailleurs un double polar, car il relate en parallèle deux intrigues espacées de deux siècles ; l’une est insérée dans la vie quotidienne de l’Empereur Napoléon 1er et de ses proches ; l’autre, placée dans l’actualité de l’année en cours, se réfère à des événements réels très récents. Les deux intrigues ont un lien, un secret partagé qui remonterait à un pharaon très ancien.

Juillet 1810. Début des festivités célébrant le remariage de Napoléon, sur le point d’épouser Marie-Louise d’Autriche. Un incendie criminel entraîne l’effondrement d’une salle de bal édifiée pour l’occasion, provoquant la mort d’une soixantaine d’invités. L’information sur le drame est strictement verrouillée par le pouvoir, mais Napoléon ordonne une enquête discrète. Les investigations sont conduites par deux personnages réels ayant participé à ses côtés, onze ans plus tôt, à la campagne d’Egypte : le Général Radet, dont le titre de gloire est d’avoir emmené de force le Pape à Paris pour couronner l’Empereur, et Vivant Denon, directeur tout puissant du musée du Louvre et organisateur des collections égyptiennes. Dans les coulisses manœuvrent aussi l’archichancelier Cambacérès et l’ancien ministre Talleyrand, qui se vouent une haine féroce.

Un mois d’hiver, année en cours. L’expérimenté et idéaliste commissaire Antoine Marcas enquête à Paris sur une vaste affaire de trafic international d’antiquités, qui l’amène à faire la connaissance de Kate O’Connor, une séduisante consultante en arts anciens. Celle-ci s’avoue perturbée par le récent suicide aussi spectaculaire qu’inattendu de son mentor, un célébrissime architecte anglais, venant de dévoiler sa théorie mystique d’une « architecture sacrée », laquelle aurait ses sources dans les pyramides de la Haute-Egypte. Un suicide, vraiment ?… En même temps, un jeune couple français venu passer un week-end romantique à Venise vivra une étrange expérience dans l’un des monuments de la Sérénissime… En voilà bien des mystères ! Il faudra de la perspicacité, de la détermination et de la chance au commissaire franc-maçon Marcas pour trouver la lumière.

Les quatre cents pages du livre sont reparties en plus de soixante-dix chapitres, forcément très courts, alternant les déroulements des deux affaires, l’historique et l’actuelle, chacun de ces chapitres se terminant par une accroche en suspens savamment fignolée. Très bien documentés, les auteurs ont su aussi reconstituer avec authenticité l’intimité de personnages historiques et tu devrais trouver plaisant, lectrice, lecteur, d’avoir l’impression de lire dans leurs pensées, de découvrir leurs stratégies, notamment celles d’un Napoléon au faîte de sa puissance, s’interrogeant sur la pérennité de l’empire qu’il a bâti.

La lecture de L’Ultime porte est accrocheuse, passionnante, instructive même, tant que les intrigues se développent. Les évocations maçonniques et ésotériques ont comme toujours un aspect fascinant. Malheureusement, lectrice, lecteur, comme on peut s’y attendre dans ce genre de fiction historico-ésotérico-romanesque, le dénouement…, je devrais plutôt dire les dénouements, touffus et tarabiscotés, te laisseront quelque peu sur ta faim.

Enfin, j’avoue humblement avoir eu un petit coup de cœur, chaque fois que la narration mentionnait une affaire récente m’ayant personnellement inspiré pour mon roman La trahison de Nathan Kaplan.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La Librairie des faux-semblants, de Louise Fein

Publié le 25 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Ecrire une fiction romanesque insérée dans un contexte historique précis est une bonne idée. L’effet en est meilleur quand les événements réels avaient été dramatiques et si la narration inclut des intrigues à énigmes justifiant des fins de chapitres en suspens. Un principe qui a dû guider l’autrice de La librairie des faux-semblants, Louise Fein, une écrivaine anglaise qui n’en est pas à son coup d’essai. Elle en explicite d’ailleurs toutes les clés dans une note finale.

L’essentiel de l’action se passe à Londres, en 1962. La guerre froide bat son plein ; les relations entre l’Est et l’Ouest sont tendues ; dans les deux camps, les services secrets sont à la manœuvre, des individus au-dessus de tout soupçon travaillent clandestinement pour l’ennemi, jusqu’au moment où l’annonce de leur désertion et de leur fuite déclenche un scandale et avive les inquiétudes. Des traces de la Seconde Guerre mondiale sont encore visibles à Londres et ses ravages hantent les esprits ; la perspective d’une guerre nucléaire fatale à l’humanité alarme une partie des populations. La menace atteint son acmé en octobre, quand s’avère la présence de missiles russes à Cuba, à proximité des côtes américaines. Le monde se suspend alors au bras de fer opposant le président des USA John F. Kennedy au numéro un soviétique Nikita Khrouchtchev… La guerre n’aura pas lieu, mais l’affrontement nucléaire semblera avoir été évité de justesse…

Venons-en à la fiction. Née dans des conditions particulières, Celia a dix-neuf ans en 1962. Elle travaille à Londres, comme vendeuse dans une petite librairie spécialisée dans les livres anciens et les éditions rares. Elle est résignée à une vie médiocre, celle qui attend, à l’époque, des millions de jeunes femmes de milieu modeste au Royaume-Uni (et ailleurs !). Celia a en effet été élevée sous cloche, dans une banlieue populaire, par des parents âgés, vieux jeu, bigots et étriqués, qui se sont bien gardés de lui faire miroiter des espérances.

Voilà toutefois que Père et Mère — ainsi que Celia les appelle — se retrouvent contraints, bien malgré eux, de lui révéler un secret de famille qui va changer la vie de la jeune femme. Celia découvrira que pendant la Seconde Guerre mondiale des femmes de son âge s’étaient mobilisées, parfois au risque de leur vie, pour lutter en France au côté de la Résistance contre l’Allemagne nazie. En même temps, la librairie est vendue à une femme paraissant avoir d’autres intérêts, ce qui laisse à Celia une grande liberté dans son job. C’est ainsi qu’elle rencontre Septimus Nelson, un très séduisant jeune homme d’origine canadienne. Les deux jeunes gens sont très attirés l’un par l’autre et semblent partager la même crainte d’une bombe atomique apocalyptique. La vie de Célia va prendre un cours inattendu.

Les intrigues, plutôt complexes, sont intelligemment conçues, leur imbrication dans les faits historiques est très convaincante. Le roman se lit agréablement ; il comporte des passages émouvants et quelques rebondissements faciles à anticiper, mais il te donnera l’impression, lectrice, lecteur, d’un récit fluide un peu monocorde, se trainant parfois en longueur dans des explications détaillées superflues.

Les profils psychologiques des personnages te rappelleront les romans policiers anglais d’avant-guerre. Il est probable que l’ingénuité et la naïveté de Celia te paraîtront peu crédibles, de même que la sincérité de Septimus. La confiance en soi de l’héroïne s’affirme toutefois au fil des quatre cents pages d’un texte très classique, décomposé en une quarantaine de chapitres sagement développés sur cinq parties. Sur l’idée originelle de Louise Fein, d’aucuns auraient livré un roman d’espionnage au suspense trépidant, alors que La librairie des faux-semblants a été écrit sur un ton un peu mièvre, comme un thriller dont les accents agressifs et violents, si l’on m’autorise l’expression, auraient été déconstruits. Un style lié à la teinture féministe que l’autrice a tenu à donner à son ouvrage.

Le titre m’amène à une dernière critique : les faux-semblants sont manifestes, mais le titre original, The London Bookshop Affair, me paraît plus conforme à l’esprit du livre.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Diables blancs, de James Robert Baker

Publié le 5 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Certains livres ont un parcours pour le moins atypique. C’est le cas de Diables blancs, qui vient d’être publié en première mondiale par l’éditeur français Monsieur Toussaint Louverture, à partir d’un manuscrit resté brut depuis 1996 ! Son auteur, l’Américain James Robert Baker (1946-1997) était un scénariste et romancier talentueux, mais provocateur et transgressif. A force de se projeter dans des personnages queers, psychopathes, addictifs aux drogues dures, affichant une critique radicale des normes sociales et sexuelles de l’époque, ses livres ne trouvaient plus d’éditeur. Déprimé, sans ressources, il avait mis fin à ses jours chez lui, non loin de Los Angeles.

Diables blancs s’inspire de l’histoire de Truman Capote, un autre enfant terrible de la littérature américaine. Celui-ci était devenu très célèbre et très riche grâce à son roman De sang-froid (1965), un best-seller phénoménal. Fondé sur une longue et minutieuse enquête de son auteur, le livre relatait le meurtre sauvage d’une famille fortunée par deux marginaux, en 1959, et en reconstituait les détails authentiques vécus par les personnes réelles impliquées, depuis la première intention des assassins jusqu’à leur exécution par pendaison quelques années plus tard. Un roman de non-fiction, portant sur un true-crime, un crime réel, selon les formules consacrées.

Venons-en au narrateur et personnage principal de Diables blancs, l’écrivain Tom Dunbar. Encensé par la critique et par le public, son roman de non-fiction lui avait valu la célébrité et aurait pu le mettre à l’abri du besoin. Mais la proximité d’Hollywood et de ses stars est corrosive. Tom et son épouse Beth ont préféré mener grand train et acheter une très belle maison sur les collines de Los Angeles avec vue imprenable sur l’océan. Le problème est que les années passent, que le deuxième livre de Tom, un roman de forme classique, ne se vend pas et que des difficultés financières apparaissent.

Pas question pour Beth, une beauté californienne dépressive, extravagante et quelque peu toxique, de quitter la maison et son quartier résidentiel élégant. Elle enjoint fermement à Tom de retrouver l’inspiration et d’écrire un nouveau roman à succès, afin de restaurer leur aisance financière. Elle le provoque en évoquant son propre père, auteur prolifique de polars minables et vulgaires qui se vendent comme des petits pains ; ce qui ne l’empêche pas, conviennent-ils tous les deux, d’être un très sale type qui ne mérite pas ses millions…

Pourquoi Tom ne se lancerait-il pas dans un nouveau roman de true-crime, puisque le premier lui a si bien réussi ? Mais voilà ! Difficile de trouver un fait divers sanglant qui se prêterait à l’enquête d’un écrivain… De fil en aiguille, une idée germe dans le cerveau de Beth. Si aucun crime actuel ne convient à Tom, peut-être est-il possible d’en… provoquer un ?

Un roman noir, très noir, qui raconte la longue descente aux enfers d’un auteur en panne d’inspiration, l’influence perverse d’une femme fatale sur un homme qui cherche désespérément un salut pour son âme ; la fuite en avant d’un couple narcissique et diabolique sous l’emprise permanente d’antidépresseurs et d’autres stupéfiants.

J.R. Baker a construit son roman comme une longue confession enregistrée à son intention par Tom Dunbar sur une série de cassettes audio. Le style est donc très oral, direct, fluide, les dialogues — souvent passionnels — entre Tom et Beth sont retranscrits tels quels, sans filtre, dans un langage parfois cru. Certaines scènes sont violentes, choquantes, très visuelles. En dépit d’incohérences mineures dans les nombreux rebondissements et même si tu n’es pas spécialement amateur de sensations fortes, lectrice, lecteur, tu apprécieras certainement leur réalisme très cinématographique.

Les clins d’œil au cinéma et à la littérature sont d’ailleurs légion. Tom cite des œuvres, Beth et lui croisent des vedettes de l’époque. Tom mentionne aussi la musique qu’il aime, celle qu’aimait l’auteur — comme nous —, celle de la contre-culture underground des années quatre-vingt-dix.

Il était donc bienvenu d’exhumer Diables blancs, roman inédit de l’écrivain maudit James Robert Baker.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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On l'appelait Bennie Diamond, de Michaël Dichter

Publié le 5 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Lauréat 2026 du Grand Prix RTL / LIRE, ce livre n’est à l’évidence pas parfait, mais il m’a vraiment emballé. J’ai trouvé passionnante l’immersion dans les deux univers parallèles propres à Anvers. D’un côté celui du diamant, de ses tailleurs, de ses courtiers, avec leurs pratiques, leurs usages ; de l’autre, à la fois proche et lointain, le microcosme de la communauté juive orthodoxe locale, avec là aussi, des règles et des traditions bien établies.

Cela dit, On l’appelait Bennie Diamond est loin d’être un simple documentaire. Le livre mérite d’être qualifié de roman noir, et même par moment de thriller. Tout au long de ma lecture, j’ai été accroché par les péripéties imaginées par l’auteur, par sa maîtrise du suspens et par ses recours habiles à d’inattendus renversements de situations. Entre les intrigues s’inscrivent des enjeux familiaux et une quête d’amour. J’avoue m’être attaché au personnage de Bennie et avoir partagé des émotions qu’il ressent au fil de ses aventures ; sans oublier ma perplexité devant certaines de ses décisions.

Quel est donc ce personnage de Bennie ? Se nomme-t-il Wiesel, Goodman ou Diamond ? L’auteur le fait naître à Anvers, au début des années soixante, dans une famille juive traditionaliste vivant modestement dans le ghetto. Son père, Moshé, travaille dans un atelier de retouches et veille à l’entretien quotidien de la synagogue, ce qui lui permet de s’adonner sans limites à l’étude de la Torah et à sa pratique de la religion. Son grand-père, Yehuda, est l’un des plus importants courtiers installés à la Bourse du diamant d’Anvers, où s’effectuent plus de la moitié des transactions mondiales sur ce minéral rare et cher. Tu comprendras vite, lectrice, lecteur, que les relations sont compliquées dans la famille : Yehuda et Moshé se méprisent et s’ignorent mutuellement. Comment en sont-ils arrivés là ?

Bien que se côtoyant au centre-ville, leurs deux mondes sont fermés l’un à l’autre. Ils sont d’ailleurs inaccessibles et illisibles pour tous ceux qui n’en détiennent pas les clés et n’en connaissent pas les codes. Moshé voudrait transmettre à son fils sa foi religieuse. Mais Bennie est fasciné par la réussite sociale et financière de son grand-père. Fin stratège, très déterminé, il aura toutes les audaces — même les pires ! — pour pénétrer l’univers des diamantaires et s’y faire reconnaître comme un des leurs.

Y parviendra-t-il ? Car s’il est prescrit à Bennie, comme à tout homme, de s’en remettre à la volonté de Dieu (?), il lui faudra surtout, dans un registre plus prosaïque, éviter les chausse-trappes dressées par de faux-alliés et de vrais-rivaux qui le regardent de haut. Tu auras souvent l’intuition, lectrice, lecteur, d’un dernier obstacle qui serait le dernier…, mais chaque fois, ce ne sera pas le dernier !… Jamais découragé, Bennie trouve toujours de quoi repartir en campagne. Quelles seront les limites à son ambition démesurée ? Devra-t-il sacrifier son amour pour celle qui l’a choisi alors qu’il n’était rien, devra-t-il renier son affection pour ses proches, indéfectiblement présents ?

Réparti sur trois périodes, le texte de ce roman de quatre cents pages est agencé en quatre-vingt-deux courts chapitres qui sont autant de plans-séquences au réalisme très visuel. Une conception cinématographique de la littérature qui s’inscrit dans le parcours de son auteur ; avant d’écrire On l’appelait Bennie Diamond, Michaël Dichter cherchait sa voie comme acteur, scénariste et réalisateur de films.

Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que le cinéma pour raconter l’histoire de Bennie ? Parce que la conception d’un film est contrainte par sa durée de projection, alors que l’écriture d’un livre permet d’approfondir presque indéfiniment les états d’âme des personnages. Une observation déjà émise par Quentin Tarantino, lors de la publication de son roman Il était une fois à Hollywood, quelques mois après la sortie de son film du même nom.

À trente-huit ans, Michaël Dichter — dont le look me rappelle le Bob Dylan des années quatre-vingt —, révèle avoir grandi entre Paris et Anvers, où son grand-père paternel était courtier en diamants. Il a donc partagé l’héritage et les fascinations de son héros. Pour renouveler le succès prévisible de ce premier roman audacieux, il devra retrouver une source d’inspiration aussi puissante. Un vrai défi !

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Fort Alamo, de Fabrice Caro

Publié le 22 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026,

Artiste aux talents multiples, aujourd’hui quinquagénaire, Fabrice Caro est avant tout connu en sa qualité d’auteur de bandes dessinées sous le pseudonyme de Fabcaro. Le moteur de son inspiration est l’humour absurde, un genre qu’il a transposé dans quelques romans et d’autres ouvrages de forme classique en prose.

Fort Alamo est le second roman que je lis de cet auteur. Comme le premier l’était, Fort Alamo est une autofiction, la narration à la première personne d’une aventure fictive. Et comme dans le premier, il est légitime de se demander quelle part de lui-même l’auteur a reportée chez le narrateur et personnage principal, un homme qui doute de tout, à commencer par lui-même.

Professeur d’Histoire dans un collège, Cyril est plutôt sympathique ; mais c’est un homme faible et impressionnable qui subit l’autorité des autres, celle de ses collègues en salle des profs, de même que celle de son frère qui le presse à vider la maison de leur mère décédée depuis plusieurs mois, et encore celle de son épouse qui lui a délégué le choix des cadeaux de Noël pour la famille. Il ne parvient pas non plus à s’imposer aux enfants, qu’il s’agisse de ses élèves ou de sa propre progéniture.

Hypersensible et de tempérament ombrageux, il se sent agressé dès qu’une personne fait valoir trop ouvertement son autorité ou ses intérêts devant lui. Mais trop pusillanime pour réagir directement, il se contente de maugréer en son for intérieur. Et soudain, des événements spectaculaires survenus devant lui l’amènent à croire qu’il détient un pouvoir terrifiant : celui de provoquer la mort de celles ou ceux qui le contrarient ! Une conviction absurde qu’il finit par avouer à ses proches, suscitant leur incompréhension.

Face à tous, Cyril se forcera finalement à une attitude d’empathie artificielle, afin d’échapper à sa prétendue malédiction, laquelle l’avait conduit à dramatiser et à se transposer dans une situation historique et mythique de triste mémoire :

« Alors qu’autour de moi tombaient les corps, Fort Alamo était en passe d’être pris. John Wayne s’était battu jusqu’à son dernier souffle mais il était à bout de force. »

Cette évocation de Fort Alamo à la page 184 est la seule du livre. Comparée aux trois ou quatre accidents auxquels le narrateur aura assisté, l’allusion aux cent quatre-vingts soldats texans tombés héroïquement lors de la défense d’Alamo montre à quel point Cyril est empêtré dans son délire paranoïaque.

Cela valait-il la peine pour l’auteur ou l’éditeur d’en faire le titre du roman ? Il y a de quoi te poser la question, lectrice, lecteur. Je dois cependant t’avouer que le titre avait suscité ma curiosité et qu’il m’avait incité à lire le livre.

Car Fort Alamo a fait partie de mon lointain imaginaire d’enfant passionné de westerns en bandes dessinées. Pour moi, derrière Fort Alamo, il y avait surtout Davy Crockett, « l’homme qui n’a jamais peur », le trappeur à la toque de fourrure, dont j’avais dévoré toutes les aventures. Puis j’avais lu un jour que le personnage avait réellement existé et qu’il avait été tué à Fort Alamo. Une information tragique que j’avais longtemps refusé de croire, espérant trouver un démenti… ! Exactement comme la défaite de Vercingétorix à Alésia, enseignée lors de mon premier cours d’Histoire, et que mon patriotisme d’enfant ne voulait pas admettre.

Foin de ces digressions personnelles qui n’intéressent que moi ! Sans être passionnant, Fort Alamo n’est pas déplaisant à lire. Pas sûr qu’il s’ancre dans ma mémoire, mais il est bien écrit et son auteur ne manque pas d’humour ni d’imagination. De là, comme certains le prétendent, à le trouver hilarant… !

Roman de Fabrice Caro déjà critiqué : Broadway.

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

Publié le 22 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026, 

Au premier regard, Envoyée spéciale se présente comme un roman d’espionnage. Au QG des services secrets français, relégué dans un petit bureau dont l’équipement minable et désuet prête à sourire, un général proche de la retraite a concocté l’opération de renseignement qui, espère-t-il, couronnera sa carrière. Il en dévoile les prémices à l’agent chargé de la mener à bien. Il s’agira de recruter un élément féminin séduisant et de l’envoyer en mission très spéciale dans un pays mystérieux à l’autre bout du monde. Elle devra au préalable être soumise à une préparation particulière, à l’isolement, et s’il le faut, à l’insu de son plein gré. (Je n’ai toujours pas bien compris pourquoi, mais dans le contexte, ça n’a pas d’importance.) Toujours est-il qu’une jolie jeune femme prénommée Constance sera effectivement enlevée dans les beaux quartiers de Paris, séquestrée au fin fond de la Creuse pendant plusieurs semaines, avant de prendre l’avion pour Pyongyang. Les moments mouvementés qu’elle traversera n’ébranleront en rien la… constance de sa sérénité.

Les péripéties sont plutôt loufoques, leurs narrations alternent avec des digressions souvent plaisantes, déclenchées par des associations d’idées. Tu comprendras vite, lectrice, lecteur, qu’Envoyée spéciale est en fait un pastiche de roman d’espionnage, mettant en scène des barbouzes pas vraiment conscients de l’absurdité des tâches qui leur sont dévolues.

Auteur atypique de nombreux romans appréciés dans les cénacles littéraires, Jean Echenoz considère que l’intrigue est un mal nécessaire, mais qu’elle n’est pas essentielle. Pourquoi donc choisit-il d’écrire des romans ? Ce qu’il aime avant tout, explique-t-il, c’est créer des personnages, s’inspirant de ceux qu’il croise dans la vie quotidienne et qu’il observe d’un œil empreint d’une ironie à la fois cruelle et affectueuse. Il se plaît à les envoyer voyager dans le vaste monde ou plus simplement — et cela peut être tout aussi pittoresque — à travers les rues de Paris. Ces personnages sont pour la plupart des ratés, des losers, des bons à rien qui s’ignorent, enfermés dans leur vanité et leur vacuité. Ne nous en déplaise, ils nous ressemblent un peu, car nous partageons avec eux de petites faiblesses inavouables… Eh oui ! Cela contribue même à nous faire sourire.

Après avoir lu précédemment deux romans de Jean Echenoz, j’avais pris la mesure de son sens de l’humour et surtout de la suprême virtuosité de son travail d’écriture. À chaque fois, sa prose me procure un vrai plaisir instantané de lecture. Une fois néanmoins le livre refermé, je dois constater l’absence d’un sens profond qui imprimerait durablement l’ouvrage dans ma mémoire. Quelle importance, me diras-tu, lectrice, lecteur ; pour retrouver le même plaisir de lecture, je n’ai qu’à lire un autre roman de l’auteur, il n’en manque pas.

Il est vrai qu’avec Echenoz, on sourit souvent, on rit parfois, pas forcément pour les situations décrites, même si quelques-unes sont carrément cocasses. On rit surtout à la lecture des digressions, lorsqu’elles évoquent d’une manière irrésistible des bizarreries comportementales dans lesquelles nous nous reconnaissons.

Mais est-il possible de maintenir un niveau comique élevé dans des ouvrages successifs dont le genre profond et le style se renouvellent peu ? Le rire suppose un minimum de surprise. La meilleure blague entendue dix fois ne fait plus vraiment effet et à mon âge, malheureusement, je trouve qu’en matière d’humour, les reprises sont monnaie courante et les innovations plutôt rares. En l’occurrence, le procédé littéraire de l’auteur consistant à conserver la même tonalité plate et relativiste pour évoquer une observation accessoire et pour relater un retournement stratégique de situation peut amuser un moment, mais il finit par conférer à la lecture un sentiment de longueur ennuyeuse.

Pour ne pas donner moi-même l’impression de me répéter dans mes commentaires sur Jean Echenoz et ses ouvrages, je t’invite, lectrice, lecteur, à relire les chroniques que j’avais écrites en leur temps pour ses romans Vie de Gérard Fulmard et Bristol. Elles complètent la présente.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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