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ça va mieux en l'écrivant !...

... ENCORE FAUT-IL LE LIRE AVANT !

L'Ultime porte, d'Eric Giacometti et Jacques Ravenne

Publié le 25 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Éric Giacometti et Jacques Ravenne sont tous deux écrivains, scénaristes et amateurs de thrillers. Le premier a été journaliste d’investigation, le second est en même temps historien. Ensemble, ils ont créé le personnage du commissaire de police franc-maçon Antoine Marcas, auquel ils ont consacré, depuis vingt ans, une série de polars dont L’Ultime porte est le seizième volume. C’est ma première incursion dans leur univers littéraire.

Comme on peut donc s’y attendre, L’Ultime porte est un polar historique prenant la forme d’un thriller, dont la narration est constellée de symboles maçonniques et d’allusions ésotériques. C’est d’ailleurs un double polar, car il relate en parallèle deux intrigues espacées de deux siècles ; l’une est insérée dans la vie quotidienne de l’Empereur Napoléon 1er et de ses proches ; l’autre, placée dans l’actualité de l’année en cours, se réfère à des événements réels très récents. Les deux intrigues ont un lien, un secret partagé qui remonterait à un pharaon très ancien.

Juillet 1810. Début des festivités célébrant le remariage de Napoléon, sur le point d’épouser Marie-Louise d’Autriche. Un incendie criminel entraîne l’effondrement d’une salle de bal édifiée pour l’occasion, provoquant la mort d’une soixantaine d’invités. L’information sur le drame est strictement verrouillée par le pouvoir, mais Napoléon ordonne une enquête discrète. Les investigations sont conduites par deux personnages réels ayant participé à ses côtés, onze ans plus tôt, à la campagne d’Egypte : le Général Radet, dont le titre de gloire est d’avoir emmené de force le Pape à Paris pour couronner l’Empereur, et Vivant Denon, directeur tout puissant du musée du Louvre et organisateur des collections égyptiennes. Dans les coulisses manœuvrent aussi l’archichancelier Cambacérès et l’ancien ministre Talleyrand, qui se vouent une haine féroce.

Un mois d’hiver, année en cours. L’expérimenté et idéaliste commissaire Antoine Marcas enquête à Paris sur une vaste affaire de trafic international d’antiquités, qui l’amène à faire la connaissance de Kate O’Connor, une séduisante consultante en arts anciens. Celle-ci s’avoue perturbée par le récent suicide aussi spectaculaire qu’inattendu de son mentor, un célébrissime architecte anglais, venant de dévoiler sa théorie mystique d’une « architecture sacrée », laquelle aurait ses sources dans les pyramides de la Haute-Egypte. Un suicide, vraiment ?… En même temps, un jeune couple français venu passer un week-end romantique à Venise vivra une étrange expérience dans l’un des monuments de la Sérénissime… En voilà bien des mystères ! Il faudra de la perspicacité, de la détermination et de la chance au commissaire franc-maçon Marcas pour trouver la lumière.

Les quatre cents pages du livre sont reparties en plus de soixante-dix chapitres, forcément très courts, alternant les déroulements des deux affaires, l’historique et l’actuelle, chacun de ces chapitres se terminant par une accroche en suspens savamment fignolée. Très bien documentés, les auteurs ont su aussi reconstituer avec authenticité l’intimité de personnages historiques et tu devrais trouver plaisant, lectrice, lecteur, d’avoir l’impression de lire dans leurs pensées, de découvrir leurs stratégies, notamment celles d’un Napoléon au faîte de sa puissance, s’interrogeant sur la pérennité de l’empire qu’il a bâti.

La lecture de L’Ultime porte est accrocheuse, passionnante, instructive même, tant que les intrigues se développent. Les évocations maçonniques et ésotériques ont comme toujours un aspect fascinant. Malheureusement, lectrice, lecteur, comme on peut s’y attendre dans ce genre de fiction historico-ésotérico-romanesque, le dénouement…, je devrais plutôt dire les dénouements, touffus et tarabiscotés, te laisseront quelque peu sur ta faim.

Enfin, j’avoue humblement avoir eu un petit coup de cœur, chaque fois que la narration mentionnait une affaire récente m’ayant personnellement inspiré pour mon roman La trahison de Nathan Kaplan.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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La Librairie des faux-semblants, de Louise Fein

Publié le 25 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Ecrire une fiction romanesque insérée dans un contexte historique précis est une bonne idée. L’effet en est meilleur quand les événements réels avaient été dramatiques et si la narration inclut des intrigues à énigmes justifiant des fins de chapitres en suspens. Un principe qui a dû guider l’autrice de La librairie des faux-semblants, Louise Fein, une écrivaine anglaise qui n’en est pas à son coup d’essai. Elle en explicite d’ailleurs toutes les clés dans une note finale.

L’essentiel de l’action se passe à Londres, en 1962. La guerre froide bat son plein ; les relations entre l’Est et l’Ouest sont tendues ; dans les deux camps, les services secrets sont à la manœuvre, des individus au-dessus de tout soupçon travaillent clandestinement pour l’ennemi, jusqu’au moment où l’annonce de leur désertion et de leur fuite déclenche un scandale et avive les inquiétudes. Des traces de la Seconde Guerre mondiale sont encore visibles à Londres et ses ravages hantent les esprits ; la perspective d’une guerre nucléaire fatale à l’humanité alarme une partie des populations. La menace atteint son acmé en octobre, quand s’avère la présence de missiles russes à Cuba, à proximité des côtes américaines. Le monde se suspend alors au bras de fer opposant le président des USA John F. Kennedy au numéro un soviétique Nikita Khrouchtchev… La guerre n’aura pas lieu, mais l’affrontement nucléaire semblera avoir été évité de justesse…

Venons-en à la fiction. Née dans des conditions particulières, Celia a dix-neuf ans en 1962. Elle travaille à Londres, comme vendeuse dans une petite librairie spécialisée dans les livres anciens et les éditions rares. Elle est résignée à une vie médiocre, celle qui attend, à l’époque, des millions de jeunes femmes de milieu modeste au Royaume-Uni (et ailleurs !). Celia a en effet été élevée sous cloche, dans une banlieue populaire, par des parents âgés, vieux jeu, bigots et étriqués, qui se sont bien gardés de lui faire miroiter des espérances.

Voilà toutefois que Père et Mère — ainsi que Celia les appelle — se retrouvent contraints, bien malgré eux, de lui révéler un secret de famille qui va changer la vie de la jeune femme. Celia découvrira que pendant la Seconde Guerre mondiale des femmes de son âge s’étaient mobilisées, parfois au risque de leur vie, pour lutter en France au côté de la Résistance contre l’Allemagne nazie. En même temps, la librairie est vendue à une femme paraissant avoir d’autres intérêts, ce qui laisse à Celia une grande liberté dans son job. C’est ainsi qu’elle rencontre Septimus Nelson, un très séduisant jeune homme d’origine canadienne. Les deux jeunes gens sont très attirés l’un par l’autre et semblent partager la même crainte d’une bombe atomique apocalyptique. La vie de Célia va prendre un cours inattendu.

Les intrigues, plutôt complexes, sont intelligemment conçues, leur imbrication dans les faits historiques est très convaincante. Le roman se lit agréablement ; il comporte des passages émouvants et quelques rebondissements faciles à anticiper, mais il te donnera l’impression, lectrice, lecteur, d’un récit fluide un peu monocorde, se trainant parfois en longueur dans des explications détaillées superflues.

Les profils psychologiques des personnages te rappelleront les romans policiers anglais d’avant-guerre. Il est probable que l’ingénuité et la naïveté de Celia te paraîtront peu crédibles, de même que la sincérité de Septimus. La confiance en soi de l’héroïne s’affirme toutefois au fil des quatre cents pages d’un texte très classique, décomposé en une quarantaine de chapitres sagement développés sur cinq parties. Sur l’idée originelle de Louise Fein, d’aucuns auraient livré un roman d’espionnage au suspense trépidant, alors que La librairie des faux-semblants a été écrit sur un ton un peu mièvre, comme un thriller dont les accents agressifs et violents, si l’on m’autorise l’expression, auraient été déconstruits. Un style lié à la teinture féministe que l’autrice a tenu à donner à son ouvrage.

Le titre m’amène à une dernière critique : les faux-semblants sont manifestes, mais le titre original, The London Bookshop Affair, me paraît plus conforme à l’esprit du livre.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Diables blancs, de James Robert Baker

Publié le 5 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Certains livres ont un parcours pour le moins atypique. C’est le cas de Diables blancs, qui vient d’être publié en première mondiale par l’éditeur français Monsieur Toussaint Louverture, à partir d’un manuscrit resté brut depuis 1996 ! Son auteur, l’Américain James Robert Baker (1946-1997) était un scénariste et romancier talentueux, mais provocateur et transgressif. A force de se projeter dans des personnages queers, psychopathes, addictifs aux drogues dures, affichant une critique radicale des normes sociales et sexuelles de l’époque, ses livres ne trouvaient plus d’éditeur. Déprimé, sans ressources, il avait mis fin à ses jours chez lui, non loin de Los Angeles.

Diables blancs s’inspire de l’histoire de Truman Capote, un autre enfant terrible de la littérature américaine. Celui-ci était devenu très célèbre et très riche grâce à son roman De sang-froid (1965), un best-seller phénoménal. Fondé sur une longue et minutieuse enquête de son auteur, le livre relatait le meurtre sauvage d’une famille fortunée par deux marginaux, en 1959, et en reconstituait les détails authentiques vécus par les personnes réelles impliquées, depuis la première intention des assassins jusqu’à leur exécution par pendaison quelques années plus tard. Un roman de non-fiction, portant sur un true-crime, un crime réel, selon les formules consacrées.

Venons-en au narrateur et personnage principal de Diables blancs, l’écrivain Tom Dunbar. Encensé par la critique et par le public, son roman de non-fiction lui avait valu la célébrité et aurait pu le mettre à l’abri du besoin. Mais la proximité d’Hollywood et de ses stars est corrosive. Tom et son épouse Beth ont préféré mener grand train et acheter une très belle maison sur les collines de Los Angeles avec vue imprenable sur l’océan. Le problème est que les années passent, que le deuxième livre de Tom, un roman de forme classique, ne se vend pas et que des difficultés financières apparaissent.

Pas question pour Beth, une beauté californienne dépressive, extravagante et quelque peu toxique, de quitter la maison et son quartier résidentiel élégant. Elle enjoint fermement à Tom de retrouver l’inspiration et d’écrire un nouveau roman à succès, afin de restaurer leur aisance financière. Elle le provoque en évoquant son propre père, auteur prolifique de polars minables et vulgaires qui se vendent comme des petits pains ; ce qui ne l’empêche pas, conviennent-ils tous les deux, d’être un très sale type qui ne mérite pas ses millions…

Pourquoi Tom ne se lancerait-il pas dans un nouveau roman de true-crime, puisque le premier lui a si bien réussi ? Mais voilà ! Difficile de trouver un fait divers sanglant qui se prêterait à l’enquête d’un écrivain… De fil en aiguille, une idée germe dans le cerveau de Beth. Si aucun crime actuel ne convient à Tom, peut-être est-il possible d’en… provoquer un ?

Un roman noir, très noir, qui raconte la longue descente aux enfers d’un auteur en panne d’inspiration, l’influence perverse d’une femme fatale sur un homme qui cherche désespérément un salut pour son âme ; la fuite en avant d’un couple narcissique et diabolique sous l’emprise permanente d’antidépresseurs et d’autres stupéfiants.

J.R. Baker a construit son roman comme une longue confession enregistrée à son intention par Tom Dunbar sur une série de cassettes audio. Le style est donc très oral, direct, fluide, les dialogues — souvent passionnels — entre Tom et Beth sont retranscrits tels quels, sans filtre, dans un langage parfois cru. Certaines scènes sont violentes, choquantes, très visuelles. En dépit d’incohérences mineures dans les nombreux rebondissements et même si tu n’es pas spécialement amateur de sensations fortes, lectrice, lecteur, tu apprécieras certainement leur réalisme très cinématographique.

Les clins d’œil au cinéma et à la littérature sont d’ailleurs légion. Tom cite des œuvres, Beth et lui croisent des vedettes de l’époque. Tom mentionne aussi la musique qu’il aime, celle qu’aimait l’auteur — comme nous —, celle de la contre-culture underground des années quatre-vingt-dix.

Il était donc bienvenu d’exhumer Diables blancs, roman inédit de l’écrivain maudit James Robert Baker.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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On l'appelait Bennie Diamond, de Michaël Dichter

Publié le 5 Juin 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Juin 2026, 

Lauréat 2026 du Grand Prix RTL / LIRE, ce livre n’est à l’évidence pas parfait, mais il m’a vraiment emballé. J’ai trouvé passionnante l’immersion dans les deux univers parallèles propres à Anvers. D’un côté celui du diamant, de ses tailleurs, de ses courtiers, avec leurs pratiques, leurs usages ; de l’autre, à la fois proche et lointain, le microcosme de la communauté juive orthodoxe locale, avec là aussi, des règles et des traditions bien établies.

Cela dit, On l’appelait Bennie Diamond est loin d’être un simple documentaire. Le livre mérite d’être qualifié de roman noir, et même par moment de thriller. Tout au long de ma lecture, j’ai été accroché par les péripéties imaginées par l’auteur, par sa maîtrise du suspens et par ses recours habiles à d’inattendus renversements de situations. Entre les intrigues s’inscrivent des enjeux familiaux et une quête d’amour. J’avoue m’être attaché au personnage de Bennie et avoir partagé des émotions qu’il ressent au fil de ses aventures ; sans oublier ma perplexité devant certaines de ses décisions.

Quel est donc ce personnage de Bennie ? Se nomme-t-il Wiesel, Goodman ou Diamond ? L’auteur le fait naître à Anvers, au début des années soixante, dans une famille juive traditionaliste vivant modestement dans le ghetto. Son père, Moshé, travaille dans un atelier de retouches et veille à l’entretien quotidien de la synagogue, ce qui lui permet de s’adonner sans limites à l’étude de la Torah et à sa pratique de la religion. Son grand-père, Yehuda, est l’un des plus importants courtiers installés à la Bourse du diamant d’Anvers, où s’effectuent plus de la moitié des transactions mondiales sur ce minéral rare et cher. Tu comprendras vite, lectrice, lecteur, que les relations sont compliquées dans la famille : Yehuda et Moshé se méprisent et s’ignorent mutuellement. Comment en sont-ils arrivés là ?

Bien que se côtoyant au centre-ville, leurs deux mondes sont fermés l’un à l’autre. Ils sont d’ailleurs inaccessibles et illisibles pour tous ceux qui n’en détiennent pas les clés et n’en connaissent pas les codes. Moshé voudrait transmettre à son fils sa foi religieuse. Mais Bennie est fasciné par la réussite sociale et financière de son grand-père. Fin stratège, très déterminé, il aura toutes les audaces — même les pires ! — pour pénétrer l’univers des diamantaires et s’y faire reconnaître comme un des leurs.

Y parviendra-t-il ? Car s’il est prescrit à Bennie, comme à tout homme, de s’en remettre à la volonté de Dieu (?), il lui faudra surtout, dans un registre plus prosaïque, éviter les chausse-trappes dressées par de faux-alliés et de vrais-rivaux qui le regardent de haut. Tu auras souvent l’intuition, lectrice, lecteur, d’un dernier obstacle qui serait le dernier…, mais chaque fois, ce ne sera pas le dernier !… Jamais découragé, Bennie trouve toujours de quoi repartir en campagne. Quelles seront les limites à son ambition démesurée ? Devra-t-il sacrifier son amour pour celle qui l’a choisi alors qu’il n’était rien, devra-t-il renier son affection pour ses proches, indéfectiblement présents ?

Réparti sur trois périodes, le texte de ce roman de quatre cents pages est agencé en quatre-vingt-deux courts chapitres qui sont autant de plans-séquences au réalisme très visuel. Une conception cinématographique de la littérature qui s’inscrit dans le parcours de son auteur ; avant d’écrire On l’appelait Bennie Diamond, Michaël Dichter cherchait sa voie comme acteur, scénariste et réalisateur de films.

Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que le cinéma pour raconter l’histoire de Bennie ? Parce que la conception d’un film est contrainte par sa durée de projection, alors que l’écriture d’un livre permet d’approfondir presque indéfiniment les états d’âme des personnages. Une observation déjà émise par Quentin Tarantino, lors de la publication de son roman Il était une fois à Hollywood, quelques mois après la sortie de son film du même nom.

À trente-huit ans, Michaël Dichter — dont le look me rappelle le Bob Dylan des années quatre-vingt —, révèle avoir grandi entre Paris et Anvers, où son grand-père paternel était courtier en diamants. Il a donc partagé l’héritage et les fascinations de son héros. Pour renouveler le succès prévisible de ce premier roman audacieux, il devra retrouver une source d’inspiration aussi puissante. Un vrai défi !

GLOBALEMENT SIMPLE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Fort Alamo, de Fabrice Caro

Publié le 22 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026,

Artiste aux talents multiples, aujourd’hui quinquagénaire, Fabrice Caro est avant tout connu en sa qualité d’auteur de bandes dessinées sous le pseudonyme de Fabcaro. Le moteur de son inspiration est l’humour absurde, un genre qu’il a transposé dans quelques romans et d’autres ouvrages de forme classique en prose.

Fort Alamo est le second roman que je lis de cet auteur. Comme le premier l’était, Fort Alamo est une autofiction, la narration à la première personne d’une aventure fictive. Et comme dans le premier, il est légitime de se demander quelle part de lui-même l’auteur a reportée chez le narrateur et personnage principal, un homme qui doute de tout, à commencer par lui-même.

Professeur d’Histoire dans un collège, Cyril est plutôt sympathique ; mais c’est un homme faible et impressionnable qui subit l’autorité des autres, celle de ses collègues en salle des profs, de même que celle de son frère qui le presse à vider la maison de leur mère décédée depuis plusieurs mois, et encore celle de son épouse qui lui a délégué le choix des cadeaux de Noël pour la famille. Il ne parvient pas non plus à s’imposer aux enfants, qu’il s’agisse de ses élèves ou de sa propre progéniture.

Hypersensible et de tempérament ombrageux, il se sent agressé dès qu’une personne fait valoir trop ouvertement son autorité ou ses intérêts devant lui. Mais trop pusillanime pour réagir directement, il se contente de maugréer en son for intérieur. Et soudain, des événements spectaculaires survenus devant lui l’amènent à croire qu’il détient un pouvoir terrifiant : celui de provoquer la mort de celles ou ceux qui le contrarient ! Une conviction absurde qu’il finit par avouer à ses proches, suscitant leur incompréhension.

Face à tous, Cyril se forcera finalement à une attitude d’empathie artificielle, afin d’échapper à sa prétendue malédiction, laquelle l’avait conduit à dramatiser et à se transposer dans une situation historique et mythique de triste mémoire :

« Alors qu’autour de moi tombaient les corps, Fort Alamo était en passe d’être pris. John Wayne s’était battu jusqu’à son dernier souffle mais il était à bout de force. »

Cette évocation de Fort Alamo à la page 184 est la seule du livre. Comparée aux trois ou quatre accidents auxquels le narrateur aura assisté, l’allusion aux cent quatre-vingts soldats texans tombés héroïquement lors de la défense d’Alamo montre à quel point Cyril est empêtré dans son délire paranoïaque.

Cela valait-il la peine pour l’auteur ou l’éditeur d’en faire le titre du roman ? Il y a de quoi te poser la question, lectrice, lecteur. Je dois cependant t’avouer que le titre avait suscité ma curiosité et qu’il m’avait incité à lire le livre.

Car Fort Alamo a fait partie de mon lointain imaginaire d’enfant passionné de westerns en bandes dessinées. Pour moi, derrière Fort Alamo, il y avait surtout Davy Crockett, « l’homme qui n’a jamais peur », le trappeur à la toque de fourrure, dont j’avais dévoré toutes les aventures. Puis j’avais lu un jour que le personnage avait réellement existé et qu’il avait été tué à Fort Alamo. Une information tragique que j’avais longtemps refusé de croire, espérant trouver un démenti… ! Exactement comme la défaite de Vercingétorix à Alésia, enseignée lors de mon premier cours d’Histoire, et que mon patriotisme d’enfant ne voulait pas admettre.

Foin de ces digressions personnelles qui n’intéressent que moi ! Sans être passionnant, Fort Alamo n’est pas déplaisant à lire. Pas sûr qu’il s’ancre dans ma mémoire, mais il est bien écrit et son auteur ne manque pas d’humour ni d’imagination. De là, comme certains le prétendent, à le trouver hilarant… !

Roman de Fabrice Caro déjà critiqué : Broadway.

FACILE     ooo   J’AI AIME

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Envoyée spéciale, de Jean Echenoz

Publié le 22 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026, 

Au premier regard, Envoyée spéciale se présente comme un roman d’espionnage. Au QG des services secrets français, relégué dans un petit bureau dont l’équipement minable et désuet prête à sourire, un général proche de la retraite a concocté l’opération de renseignement qui, espère-t-il, couronnera sa carrière. Il en dévoile les prémices à l’agent chargé de la mener à bien. Il s’agira de recruter un élément féminin séduisant et de l’envoyer en mission très spéciale dans un pays mystérieux à l’autre bout du monde. Elle devra au préalable être soumise à une préparation particulière, à l’isolement, et s’il le faut, à l’insu de son plein gré. (Je n’ai toujours pas bien compris pourquoi, mais dans le contexte, ça n’a pas d’importance.) Toujours est-il qu’une jolie jeune femme prénommée Constance sera effectivement enlevée dans les beaux quartiers de Paris, séquestrée au fin fond de la Creuse pendant plusieurs semaines, avant de prendre l’avion pour Pyongyang. Les moments mouvementés qu’elle traversera n’ébranleront en rien la… constance de sa sérénité.

Les péripéties sont plutôt loufoques, leurs narrations alternent avec des digressions souvent plaisantes, déclenchées par des associations d’idées. Tu comprendras vite, lectrice, lecteur, qu’Envoyée spéciale est en fait un pastiche de roman d’espionnage, mettant en scène des barbouzes pas vraiment conscients de l’absurdité des tâches qui leur sont dévolues.

Auteur atypique de nombreux romans appréciés dans les cénacles littéraires, Jean Echenoz considère que l’intrigue est un mal nécessaire, mais qu’elle n’est pas essentielle. Pourquoi donc choisit-il d’écrire des romans ? Ce qu’il aime avant tout, explique-t-il, c’est créer des personnages, s’inspirant de ceux qu’il croise dans la vie quotidienne et qu’il observe d’un œil empreint d’une ironie à la fois cruelle et affectueuse. Il se plaît à les envoyer voyager dans le vaste monde ou plus simplement — et cela peut être tout aussi pittoresque — à travers les rues de Paris. Ces personnages sont pour la plupart des ratés, des losers, des bons à rien qui s’ignorent, enfermés dans leur vanité et leur vacuité. Ne nous en déplaise, ils nous ressemblent un peu, car nous partageons avec eux de petites faiblesses inavouables… Eh oui ! Cela contribue même à nous faire sourire.

Après avoir lu précédemment deux romans de Jean Echenoz, j’avais pris la mesure de son sens de l’humour et surtout de la suprême virtuosité de son travail d’écriture. À chaque fois, sa prose me procure un vrai plaisir instantané de lecture. Une fois néanmoins le livre refermé, je dois constater l’absence d’un sens profond qui imprimerait durablement l’ouvrage dans ma mémoire. Quelle importance, me diras-tu, lectrice, lecteur ; pour retrouver le même plaisir de lecture, je n’ai qu’à lire un autre roman de l’auteur, il n’en manque pas.

Il est vrai qu’avec Echenoz, on sourit souvent, on rit parfois, pas forcément pour les situations décrites, même si quelques-unes sont carrément cocasses. On rit surtout à la lecture des digressions, lorsqu’elles évoquent d’une manière irrésistible des bizarreries comportementales dans lesquelles nous nous reconnaissons.

Mais est-il possible de maintenir un niveau comique élevé dans des ouvrages successifs dont le genre profond et le style se renouvellent peu ? Le rire suppose un minimum de surprise. La meilleure blague entendue dix fois ne fait plus vraiment effet et à mon âge, malheureusement, je trouve qu’en matière d’humour, les reprises sont monnaie courante et les innovations plutôt rares. En l’occurrence, le procédé littéraire de l’auteur consistant à conserver la même tonalité plate et relativiste pour évoquer une observation accessoire et pour relater un retournement stratégique de situation peut amuser un moment, mais il finit par conférer à la lecture un sentiment de longueur ennuyeuse.

Pour ne pas donner moi-même l’impression de me répéter dans mes commentaires sur Jean Echenoz et ses ouvrages, je t’invite, lectrice, lecteur, à relire les chroniques que j’avais écrites en leur temps pour ses romans Vie de Gérard Fulmard et Bristol. Elles complètent la présente.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

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Le désastre de la maison des notables, d'Amira Ghenim

Publié le 4 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026, 

Conçue par l’écrivaine et linguiste tunisienne Amira Ghenim, Le désastre de la maison des notables est une vaste fiction romanesque insérée dans un contexte sociohistorique authentique. Un roman foisonnant, porteur de messages, un grand moment de lecture ! Son architecture et sa puissance narrative lui ont valu en 2024 le Prix de la littérature arabe. Sa subtile traduction en français par Souad Labbize, une romancière et poète algérienne, a été récompensée en France par le Prix Fragonard de littérature étrangère (2025).

Décembre 1935 : véritable big-bang, un événement cataclysmique survient dans la vie d’un couple, celui de Moehsen Naifer et de Zbeida, née Rassaa, mariés depuis cinq ans et parents de deux petits garçons. Le livre peut se comprendre comme une saga relatant les bonnes et mauvaises fortunes sur quatre générations de deux grandes familles de Tunis, les Naifer et les Rassaa, brouillées depuis le drame. Plus largement, il révèle les modes de vie dans les différents stéréotypes sociaux tunisiens et tunisois tout au long des événements politiques ayant transformé le pays et sa capitale depuis une centaine d’années.

Et justement, tout avait commencé dans la vraie histoire, par un personnage ayant laissé dans la Tunisie contemporaine une trace de précurseur, un jeune intellectuel brillant aux idées d’avant-garde, que les Rassaa, se voulant ouverts à la modernité, avaient choisi comme précepteur de leur très jeune fille Zbeida. A peine âgé de trente ans, Tahar Haddad fut entre 1927 et 1930 une éphémère coqueluche de l’élite dominante tunisienne — à l’instar de certains artistes transgressifs d’aujourd’hui subjuguant une certaine bourgeoisie conservatrice —, avant d’être condamné et mis au ban de la société, puis de mourir dans l’isolement et la misère en décembre 1935.

Quelle relation le jeune précepteur avait-il nouée avec son élève, une brillante et ravissante adolescente ? Que s’est-il vraiment passé ce terrible jour en la maison des Naifer ? Comment les circonstances s’étaient-elles enclenchées pour provoquer un tel désastre ? Moehsen et Zbeida ont-ils ensuite surmonté l’événement ? Les questions ne cessent de s’ajouter aux questions.

Lectrice, lecteur, pour t’apporter des éléments de réponse, onze membres et domestiques des familles Naifer et Rassaa, témoins directs ou indirects du drame, vont prendre la parole sous forme de longues confidences adressées mentalement à un interlocuteur de leur choix. Des confidences qui semblent leur échapper un beau jour, plusieurs années plus tard, comme s’ils avaient soudain envie de se libérer de ce qu’ils savent, bien que ce qu’ils dévoilent n’éclaircisse, chaque fois, qu’une partie de la vérité. Tous s’expriment dans une langue prolifique, chatoyante, presque musicale, dégageant une sorte de nostalgie orientaliste.

Emaillés de longues digressions sur l’actualité sociale et politique du moment, leurs témoignages évoquent les stades successifs de la modernisation de la Tunisie, une marche en avant surtout institutionnelle. Car au sein d’une société tunisienne aux fondements inégalitaires, hiérarchisés et racistes, la vie quotidienne est restée tardivement encadrée par des traditions ancestrales et rythmée par les rituels d’un Islam rigoriste. Sujet essentiel longtemps maintenu en jachère, l’invraisemblable condition de dépendance, d’infériorité et d’invisibilité de la femme est illustrée par des anecdotes ahurissantes… pourtant encore courantes de nos jours sur la planète…

L’asymétrie conventionnelle de la relation homme-femme n’épargnera d’ailleurs pas le couple Moehsen-Zbeida. Faute d’absolues certitudes sur la vérité, le mari finira par admettre que « la trahison du cœur n’est pas moins atroce que la trahison du corps ».

Une construction bien maîtrisée qui rappelle certains romans policiers d’antan, une écriture ensorcelante, un fond de cadre historique panoramique ! Le désastre de la maison des notables procure une lecture addictive, dépaysante et passionnante. Juste une petite réserve sur le dernier chapitre servant d’épilogue, pour sa tonalité inutilement militante ; tout était déjà dit.

DIFFICILE     ooooo   J’AI AIME PASSIONNEMENT

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Au soir d'Alexandrie, d'Alaa El Aswani

Publié le 4 Mai 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Mai 2026,

Ce livre confirme qu’avec des personnages fictifs et des aventures imaginées dans un contexte authentique, un roman peut être plus percutant qu’un rapport factuel ou une thèse historique. L’action romanesque d’Au soir d’Alexandrie, se situe dans la deuxième plus grande ville d’Egypte, un port industriel et commercial important. Imprégnée par son prestigieux passé gréco-romain, Alexandrie est longtemps restée un symbole de culture cosmopolite et de vie mondaine internationale.

Tout a changé après le coup d’Etat de 1952, l’exil du roi, le retrait de la présence britannique et la prise du pouvoir par un groupe d’« officiers libres ». Quelques années plus tard, leur leader, Gamal Abdel Nasser, reste seul au sommet de l’Etat ; il promulgue une constitution fondée sur un parti unique et proclamant l’illégalité de toute opposition. Sans remettre en cause son impulsion économique et modernisatrice à l’Egypte, le régime est évidemment dictatorial. Le Président Nasser s’est réservé tous les pouvoirs, son ambition étant alors de prendre la tête d’un monde arabe socialiste.

Au début des années soixante, un petit groupe d’amis prend plaisir à se retrouver régulièrement le soir autour d’un ou plusieurs verres dans un restaurant chic de la corniche d’Alexandrie, pour converser sur toutes sortes de sujets. Leurs origines, leurs conditions et leurs profils sont divers ; le groupe — qui s’est donné le nom de « caucus » — est représentatif d’une certaine élite de la ville. On y trouve un industriel prospère, un avocat important, son épouse, fille d’un pacha destitué de ses biens, un artiste-peintre idéaliste, une Française exploitant une librairie francophone, la propriétaire du restaurant et son directeur, un séducteur impénitent.

Après les propos d’usage sur l’actualité artistique et mondaine, après les confidences personnelles ou professionnelles de chacun, ils en arrivent forcément à évoquer les échos qui leur parviennent : arrestations arbitraires, emprisonnements, expulsions du pays. Plus ou moins inquiets, cultivant leur indépendance d’esprit, ils s’autorisent toutes les prises de position ; certains affichent ouvertement leur indignation, d’autres expriment des critiques nuancées ou relativisent en invoquant des raisons d’état passagères, quelques-uns préfèrent ne pas se prononcer… Ils finiront toutefois par attirer l’attention des services de renseignement et tout partira en vrille.

Car le régime ne cesse de se durcir. La loi n’existe plus, la volonté du pouvoir en fait office. Pour Nasser, les mots eux-mêmes deviennent des crimes à punir. Autour du Président, un réseau de militaires et de fonctionnaires fanatisés sont prêts à tout : à espionner la population ; à transformer les mécontentements en complots contre le Président, c’est-à-dire contre l’Etat ; à emprisonner les contestataires ; à recruter et à forcer l’adhésion active des neutres et des faibles.

Pour convaincre les hésitants et les naïfs de passer à l’action, rien ne vaut l’argumentation doucereuse par le syllogisme. Un exemple ? « Vous considérez que la politique du Président est bénéfique à notre pays / vous convenez qu’en dire du mal entrave son action / vous devez donc dénoncer les opposants et les sceptiques / à défaut, nous pourrions penser que vous les soutenez ». Et si la méthode douce ne marche pas, place aux menaces, au chantage, à la corruption. Voilà comment fonctionnent les dictateurs et comment fonctionneront ceux qui aspirent à suivre le même chemin.

Pas de temps mort dans Au soir d’Alexandrie, rien qui ralentisse la lecture. Le texte français est très simple, très accessible. Sur la cinquantaine de courts chapitres, une bonne quinzaine te permettent, lectrice, lecteur, de faire la connaissance des principaux personnages sous toutes leurs facettes, y compris les plus intimes, avec leurs qualités, leurs manies, leurs travers. Le roman prend ensuite l’allure d’un thriller t’embarquant inexorablement vers des horizons sombres et malsains.

Né en 1957 au Caire, Alaa el Aswani est l’auteur de plusieurs romans populaires diffusés en de nombreuses langues, comme L’Immeuble Yacoubian ou Automobile Club d’Egypte. Mais certains de ses ouvrages plus récents, dont celui-ci (2024), sont interdits en Egypte et dans le monde arabe. Alaa el Aswani a toujours dénoncé les méfaits des dictatures. Il vit aujourd’hui aux Etats-Unis.

GLOBALEMENT SIMPLE     oooo   J’AI AIME BEAUCOUP

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Les belles promesses, de Pierre Lemaitre

Publié le 14 Avril 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Avril 2026, 

Acte final de la tétralogie des Années glorieuses. Avec Les belles promesses, Pierre Lemaitre a-t-il tenu les siennes ? Oui, si l’on prend en compte le succès en librairie et le bilan des commentaires, largement positif. Son intention était de relater sur une longue période les aventures d’une famille française, les Pelletier, en les situant dans la France issue de la Seconde Guerre mondiale. La vocation d’ensemble était donc double, avec d’un côté la construction d’un cadre historique teinté de critique politique, de l’autre l’élaboration d’une fiction romanesque s’étendant sur deux décennies.

Venant après Le Grand Monde, Le Silence et la Colère et Un avenir radieux, le quatrième et dernier volume de la série se place au début des années soixante. Pour évoquer l’actualité du moment, l’auteur a choisi la mise en œuvre de deux politiques structurantes d’aménagement du territoire, deux « belles promesses ». L’une est le lancement de la construction du boulevard périphérique de Paris, « le périph’ », un projet coûteux, complexe, aux enjeux locaux considérables. L’autre, plus diffus géographiquement, est le programme de remembrement des terres rurales, afin d’en rationaliser l’exploitation agricole.

Il est toujours facile de juger ce type de planification politique avec un demi-siècle de recul. A l’instar de l’époque qu’elles symbolisent dans Les belles promesses, ces opérations eurent leurs bons et leurs mauvais côtés, elles ont enrichi les uns et appauvri les autres. Voilà qui tombe bien, profiteurs et victimes constituent d'excellents profils pour élaborer une fiction romanesque savoureuse.

Quatre personnages émergent dans Les belles promesses. L’un d’eux, Manuel, ne fait pas partie de la famille. Ce petit paysan ambitieux et ses proches représentent les victimes. Les profiteurs – honte à eux ! — sont incarnés par Jean Pelletier et son épouse Geneviève, cette dernière étant la cheville ouvrière des stratégies affairistes du couple, ce qui ne t’étonnera pas, lectrice, lecteur, si tu as lu les épisodes précédents de la série.

Reste François Pelletier, le journaliste investigateur. Il a des soupçons sur son frère Jean. Toi, puisque tu as suivi toutes les aventures de la famille, tu sais bien que Jean, cet être pourtant insignifiant et bonasse, a commis des actes violents impardonnables. François ne le sait pas, il s’interroge, il découvre des indices, il a des doutes ; il mène son enquête. Et surtout, il se ronge, il pense à sa mère, au reste de la famille. Que devrait-il faire au cas où… ?

Des états d’âme partagés entre François et Pierre Lemaitre ! Ce dernier écrit ce qu’il veut, privilège de l’auteur. Mais peut-il achever sa série, un ouvrage littéraire destiné au public le plus vaste, en laissant Jean impuni s’il est coupable ? Quelle punition lui infliger alors, en des temps où la peine de mort n’avait pas été abolie ? Sans écarter une possibilité, un artifice, qui pourrait disculper Jean ! Finalement, Pierre Lemaitre aura trouvé la seule issue honorable, en ayant l’élégance de la relier à l’intrigue d’ensemble.

Une intrigue d’ensemble ? Hmm ! Elle est vraiment diluée au fil des cinq cents pages du livre et de sa soixantaine de chapitres, des épisodes relativement indépendants les uns des autres, offrant des péripéties variées, tantôt divertissantes, tantôt graves ou burlesques, mais souvent insignifiantes, à ne pas prendre trop au sérieux ; les personnages et leurs mésaventures sont plutôt parodiques.

Pierre Lemaitre avait fait ses classes dans le roman policier, un genre littéraire qui se caractérise par des intrigues imaginatives, des enquêtes à suspens, des secrets à découvrir, des rebondissements inattendus. Son savoir-faire apparaît lors des fins de chapitre, par les habiles pirouettes renvoyant à plus tard les réponses aux questions. Comme dans un feuilleton.

De même que la plupart des livres de Pierre Lemaitre, Les belles promesses est un roman accessible à tous. L’écriture est simple, dynamique, accrocheuse. Mais même les grands auteurs ont le droit de ne pas écrire un chef-d’œuvre à chaque fois.

FACILE     ooo   J’AI AIME

Romans de Pierre Lemaitre déjà critiqués : Trois jours et une vie, Couleurs de l'incendie, Miroirs de nos peines, Le Grand Monde, Le Silence et la Colère, Un avenir radieux  

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Je suis Romane Monnier, de Delphine de Vigan

Publié le 14 Avril 2026 par Alain Schmoll dans Littérature, chroniques littéraires, lecture, romans

Avril 2026, 

Elle est une figure incontestable de l’élite littéraire française d’aujourd’hui. Sur sa quinzaine de romans publiés depuis vingt ans, plusieurs ont rencontré le succès en librairie tout en lui valant des récompenses de premier ordre. Delphine de Vigan a l’habitude d’imaginer des personnages aux traits de caractère finement étudiés ; elle les fait évoluer dans des aventures fictives plus ou moins inspirées de son enfance, de sa jeunesse, de ses relations avec ses parents, sans oublier d’y mêler les principaux sujets sociétaux de l’air du temps.

Dans Je suis Romane Monnier, son dernier roman, voici Thomas, quarante-sept ans. Dès l’enfance, il avait dû supporter des moments très difficiles, auxquels il doit une apparente fragilité et la sensibilité d’un jeune garçon. Confronté à la solitude, il aurait pu avoir toutes les raisons de s’effondrer, mais il a survécu, s’adaptant aux situations et se construisant une vie qui, sur le plan matériel en tout cas, lui a convenu. Quand nécessaire, il a pu et peut toujours s’appuyer sur un couple d’amis solidement arrimés dans la société, qui lui sont très attachés. Et surtout, des circonstances inattendues ont fait de lui un père célibataire. Thomas éprouve une adoration et une admiration sans limites pour sa fille Léo, qu’il a élevée seul en y investissant toute son âme. Devenue adulte et autonome, Léo a peu à peu pris une sorte d’ascendant — affectueux, mais distant — sur son père.

Voilà que Thomas se retrouve sans l’avoir voulu en possession d’un smartphone ne lui appartenant pas ! Sa propriétaire, une jeune femme d’à peine trente ans qu’il ne connaît pas, refuse de venir récupérer son appareil et lui transmet même les codes lui permettant de l’utiliser. Il découvre ainsi son nom, Romane Monnier, qui ne lui dit rien. Il l’avait probablement croisée, mais sans lui prêter attention. Thomas est intrigué ; pourquoi cette Romane Monnier abandonne-t-elle son smartphone, un outil tellement personnel et intime, que chacun de nous tient au sien comme à la prunelle de ses yeux ? Et avant tout, qui est cette femme ? Selon des messages enregistrés, elle aurait envie de disparaître. Mais que veut dire « disparaître » ? La question heurte particulièrement Thomas, car il avait eu jadis une liaison de plusieurs mois avec une femme qui avait soudain inexplicablement « disparu ».

Au moyen du smartphone et d’applications qu’il ne connaissait pas, Thomas mène son enquête ; il reconstitue le passé de Romane Monnier, fouille ses secrets, ses désirs, ses inquiétudes… Un trou sans fond : l’enquête prend la tournure d’une obsession de tous les instants.

Je suis Romane Monnier… Quelle explication donner à ce titre ? Dans le présent de l’indicatif « je suis », fallait-il voir le verbe être ou le verbe suivre ? Fausse piste ! Pour Thomas, Romane Meunier va devenir une femme mythique ; elle occupera une place si importante dans sa vie, qu’il ne pourra jamais cesser de perfectionner le portrait qu’il imagine mentalement… jusqu’au moment, à la toute dernière page, où le titre prendra tout son sens.

Et toi aussi, lectrice, lecteur, tu voudras en savoir plus sur cette jeune femme et chaque fois que Thomas s’évertuera à explorer une application nouvelle, tu t’accrocheras à ce qu’il pourrait découvrir.

Et c’est là que le bât finit par blesser. Malgré un texte d’une grande fluidité et très agréable à lire, malgré la créativité de l’autrice qui imagine sans cesse de nouvelles incidences, tu éprouveras le sentiment de tourner en rond, de ressasser des banalités sur la place prise dans nos vies par les smartphones et les technologies numériques, sur notre incapacité grandissante à faire le tri entre le vrai et le faux, ainsi que sur la vanité des multiples traces laissées dans des mémoires digitales infinies, ne ressemblant pas à nos cerveaux sensibles.

Je pourrais conclure sur Je suis Romane Monnier par une formule que j’ai déjà utilisée : une lecture sympathique, par instant émouvante, mais pas inoubliable. A moins qu’il ne faille classer Delphine de Vigan parmi ces plumes virtuoses, dont les romans, dépourvus de véritable intrigue, n’ont pour finalité que de montrer l’absurde de notre monde.

GLOBALEMENT SIMPLE     ooo   J’AI AIME

Roman de Delphine de Vigan déjà critiqué : Les gratitudes

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